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Antiqliché #1- César, premier empereur romain ?
Alain Delon, dans Asterix et Obélix aux Jeux Olympiques

Antiqliché #1- César, premier empereur romain ?

La rubrique « Antiqlichés » vous propose chaque semaine de revenir sur un cliché ou lieu commun souvent vu/entendu, mais pas assez vérifié, sur l’Antiquité. Notre premier article de la série s’attachera ainsi à illustrer, expliquer et démonter le lieu commun qui fait de Jules César un empereur romain.

LE LIEU COMMUN EN ACTION

« Un empereur romain ? On n’en connaît qu’un, c’est Jules César…« . C’est presque en ces termes que Cyril Hanouna énonce le jeudi 3 avril 2014 dans son émission Les Pieds dans le plat un lieu commun bien éculé : Jules César aurait été empereur, et c’est d’ailleurs le plus connu de tous. « D’ailleurs, le césar du meilleur empereur a été décerné à César » .

Cyril Hanouna : « Quel Empereur romain a déclaré « Alea Jacta Est ? »
Yan (l’auditeur) : « Jules César »
C. Hanouna : « Oui, on n’en connait qu’un... »
(source)A partir de 21'09

Sa formulation est d’autant plus naturelle que le lieu commun est fortement enraciné dans la culture populaire via les chansons, la bande dessinée, le cinéma… La volonté de s’éloigner du discours historique est souvent évidente, et l’on comprend toujours (ou presque) que l’on est dans la parodie volontaire ou l’approximation, toutefois ces exemples choisis contribuent chacun à leur manière à entretenir un « mythe » désormais bien vivace  :

  • Littérature
  • BD
  • Chanson
  • Publicité
  • Cinéma
  • Presse
Jules César est le héros de nombreuses œuvres littéraires… bien évidemment depuis l’époque antique (Est-il besoin de rappeler qu’on attribue à Jules César lui-même l’écriture des Commentarii de Bello Gallico? ).

La première apparition du lieu commun dans la littérature « moderne » remonte à la Commedia (1307-1321) de Dante, où au chant VI du Paradis, l’empereur Justinien fait l’éloge de Jules César en tant que fondateur de l’empire :

v. 55 à 57
Poi, presso al tempo che tutto ’l ciel volle
redur lo mondo a suo modo sereno,
Cesare per voler di Roma il tolle.

Traduction :
(…)Puis, près du temps où le ciel voulut que le monde jouit d’une sérénité pareille à la sienne, César, par la volonté de Rome le prit1 ; (…)

1 = prit le signe impérial, c’est-à-dire l’Aigle.La Divine Comédie, Dante Aligheri, 'Le Paradis', ch. VI (trad. Lamennais)

En France, Le Jouvencel de Jean de Bueil, rédigé entre 1461 et 1468, au carrefour de l’histoire et du roman, fait de Jules César un empereur : 

p.67
(…)Et à cause de ceste victoire Julius César osta le consulat de Romme et en fist empire. Si fut empereur tout son vivant.(…)

Le roman n’eut guère grand succès, mais le lieu commun était ancré ! Par la suite, toutefois, les auteurs vont tâcher de ne pas reproduire l’erreur. Vers 1599, William Shakespeare monte pour l’ouverture du Globe Theatre une pièce relatant la conspiration contre Jules César, son assassinat et ses conséquences, centrée sur le personnage de Brutus, mais portant le nom de Jules César. La pièce prend quelques libertés avec ses sources antiques, mais ne reproduit pas l’idée que César fonda l’empire.

De la même manière, en 1736, Voltaire mettait en scène un César qui tâchait de refuser le titre d' »empereur » :

César (…)Il ne reste au sénat qu’à juger sous quel titreDe Rome et des humains je dois être l’arbitre.
Sylla fut honoré du nom de dictateur ;
Marius fut consul, et Pompée empereur.
J’ai vaincu ce dernier, et c’est assez vous dire
Qu’il faut un nouveau nom pour un nouvel empire,
Un nom plus grand, plus saint, moins sujet aux revers,(…)La Mort de César, tragédie de Voltaire (1736), acte I

En 1849, dans “Le testament de César”, Alexandre Dumas reprend lui aussi les grands traits laissés par la tradition, tout en évitant celui de « César, premier empereur romain ».

Le XXème siècle sera moins pointilleux et fera de César un empereur de fiction flamboyant… comme dans ce roman à succès de Manfredi, traduit en français sous le titre Les Derniers Jours de Jules César :

quatrieme

Même si l’on trouve des exemples plus anciens, il est évident que ce sont les aventures d’Asterix et Obelix, imaginées pour Pilote à partir de 1959 par Goscinny et Uderzo qui vont populariser un peu plus l’idée que Jules César est empereur. Les auteurs contribuent autant à pointer des lieux communs anciens pour s’en amuser, qu’à les répandre.

Deux vignettes tirées du premier tome de la riche série, Asterix le Gaulois :

1 2

En 1982, Jean Van Obbergen, désormais Chevalier dans l’ordre de Léopold, mettait en chanson le lieu commun (au milieu de beaucoup d’autres). On le pardonnera d’autant plus que l’intention n’était pas vraiment de faire un cours d’histoire… Le Grand Jojo est également à l’origine de « Chef, un p’tit verre on a soif… » :

« Je vais vous raconter l’histoire banale / de Jules César qui était empereur… »Le Grand Jojo - 1982

Pour le souvenir ou juste pour rire un coup  :

En 2014, « Soyez Roquefort » s’amuse de quelques grands événements historiques dans sa nouvelle campagne de publicité. La voix-off évite de justesse le lieu commun « Jules César empereur » en parlant plutôt d' »empire » :  « Si Jules César avait dû renoncer à son empire, c’eût été pour du Roquefort » (0min20)

Un centurion : Ce meneur, c’est un petit garagiste sans importance… Si j’ose me permettre, c’est même dommage de le faire bouffer par les lions parce que c’est le seul qui sache bien réparer les chars dans ce foutu pays de merde… Faut dire qu’on se demande ce qu’on a fait aux dieux pour se retrouver dans un bled à la con pareil, et tout ça pour faire plaisir à un empereur débile, qui lui pendant ce temps là… Enfin, excuse moi, c’est les nerfs, on est surmenés. […] Haaaa, bordel d’uniforme de putain de métier de con de nom de Jupiter de saloperie de cape de merde.André Pousse,Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (1982), écrit par Jean Yanne

« César ne vieillit pas. Il mûrit. Ses cheveux ne blanchissent pas, ils s’illuminent. César a tout réussi, tout conquis. C’est un guépard, un samouraï. Il ne doit rien à personne, ni à Rocco, ni à ses frères, ni au clan des Siciliens… César est de la race des seigneurs. D’ailleurs, le césar du meilleur empereur a été décerné à César. Avé Moi ! ». Non content d’accepter des honneurs excessifs, comme le consulat répété, la dictature et la censure des moeurs à perpétuité, sans compter le prénom d’imperator, le surnom de Père de la patrie, une statue parmi celles des rois, une estrade dans l’orchestre, il souffrit encore qu’on lui en décernât qui dépassent la mesure des grandeurs humaines. (…) Jules César (Alain Delon), dans Asterix aux Jeux Olympiques

En 2007, une équipe d’archéologues du département des recherches archéologiques subaqua­tiques et sous-marines (DRASSM) du ministère de la Culture fait une découverte incroyable dans le Rhône, à la hauteur d’Arles : un buste en marbre, identifié début 2008 comme celui de Jules César (identification encore controversée de nos jours…).
En mai 2008, après que le site a été sécurisé, le public est informé via un communiqué du ministère de la Culture.

(…) un buste grandeur nature de César âgé. Ce buste en marbre du fondateur de la cité romaine d’Arles constitue la plus ancienne représentation aujourd’hui connue de César. Typique de la série des portraits réalistes d’époque républicaine (calvitie, traits dus à l’âge…), il date sans doute de la création de la ville d’Arles en 46 avant Jésus-Christ ;(…)'Découverte archéologique exceptionnelle à Arles : Un buste de César grandeur nature en marbre unique en Europe' - mardi 13 mai 2008

On notera que nulle part n’est employé le mot « empereur ».

 

L’Agence France Presse (l’A.F.P.)  documente alors le communiqué et le diffuse à ses abonnés… en ajoutant au détour d’une phrase la mention d’ « empereur romain » :

Un buste grandeur nature en marbre de Jules César, représenté avec une calvitie et des traits dus à l’âge, a été découvert dans le Rhône en Arles, ville romaine que l’empereur avait fondée en 46 avant Jésus-Christ, a annoncé le ministère de la Culture mardi dans un communiqué. Trois autres statues, dont une du dieu Neptune datant du début du 3ème siècle de notre ère, ont également été mises au jour sur le même site. «S’ajoutent à cette statuaire un chapiteau corinthien en marbre, des fragments de chapiteaux avec feuilles d’acanthe, un autel et des colonnes», précise le ministère. Le buste impérial constitue «la plus ancienne représentation aujourd’hui connue de César» et est «typique de la série de portraits réalistes d’époque républicaine», selon le communiqué. «J’émets l’hypothèse que le buste de César a été précipité dans le fleuve après son assassinat, car il ne faisait pas bon alors être considéré comme un de ses partisans. A Rome, on ne trouve pas de statues de César datant de son vivant: elles sont toutes posthumes», a déclaré à l’AFP l’archéologue Luc Long, qui a dirigé les fouilles sur ce site sous-marin. «Le Rhône sert un peu de dépôtoir pour les ports (amphores, céramiques), mais ici il s’agit plutôt d’une façade monumentale. Cette découverte paraît confirmer qu’il y avait très tôt des édifices importants dans le quartier de Trinquetaille» en face de la ville d’Arles, a ajouté cet expert. Le ministère indique que certains des objets sortis du Rhône seront «mis en dépôt et présentés au musée département de l’Arles antique». '

Un buste de Jules César réalisé de son vivant découvert dans le Rhône' / Archéologie / PARIS, 13 mai 2008 (AFP) - boc/bb/sh AFP - 131841

 

Si certains médias prendront le temps de corriger  (Le Monde ; RFI…), d’autres reproduisent l’erreur, à l’instar du Figaro ou de LCI/TF1 :

figaro

 

IMPERATOR / EMPEREUR, la confusion

Ce jeudi 3 avril,  quelques minutes après, Franck Ferrand, chroniqueur exceptionnel pour « Le Pieds dans le plat », par ailleurs animateur de l’émission consacrée à l’histoire sur Europe 1, corrigera de manière concise, mais pleine de sens, Cyril Hanouna :

C’est un peu plus compliqué que ça. Certains l'(=César) ont appelé imperator, mais il ne fait pas partie de la liste des empereurs romains.A partir de 23'18

En peu de mots, Cyril Ferrand pointe le problème : une confusion entre « imperator »(nom latin) et « empereur », nom français qui en dérive, avec cependant un changement de sens notable qui fait que si César fut « imperator », il ne fut pas pour autant un « empereur » au sens que nous donnons actuellement à ce terme…  puisque si le mot « empereur » provient bien de l’Imperator latin, ça n’en est pas pour autant la signification originelle.

 

 La notion « d’Imperator » en latin,  jusqu’à l’époque de Jules César 

Partons du dictionnaire latin-français de référence, celui édité par ce cher Felix Gaffiot.

gaffiot

Le nom « imperator » est formé sur le radical du supin du verbe « impero, as, are, avi, atum : commander » auquel on a ajouté le suffixe -or (qui indique généralement l’ »acteur du verbe d’action »). Il désigne dans la langue latin « celui qui commande« , par extension « celui qui commande l’armée« , donc un général.

 » Imperator  » devient alors un titre qui honore le général victorieux. De nombreux généraux ont porté le titre d’imperator : Scipion l’Africain, Marius, Pompée… certains ont même reçu la distinction plusieurs fois. Ce sont les soldats du général en chef qui lui décernent le titre d’imperator, et non le « pouvoir en place » !

Sylla, imperator deux fois
(Tête de Sylla. Texte : « MAG.PIVS. IMP.ITER » (IMP.ITER : imperator deux fois).)

(pour en savoir plus sur le sujet, nous vous conseillons la lecture de Combes (R.). Imperator. Recherches sur remploi et la signification du titre d’Imperator dans la Rome républicaine sur Persée). On notera qu’aucun n’est aujourd’hui désigné sous le titre d’empereur.

Le nom « imperium, i (n.) » qui y est associé flirte parfois par association d’idée de pouvoir politique, mais un « imperator » est uniquement investi du pouvoir de décision dans le cadre strict de l’armée  jusqu’à l’époque de Jules César.

À l’origine de la République romaine, l’imperator est celui qui commande la mobilisation des citoyens. Par glissement de sens, il va désigner les actes qui en découlent puis, vers la fin de la République, il désigne celui qui commande l’armée. Pour Scipion l’Africain, c’est un titre que l’armée accorde au vainqueur avec l’ovation, dans le cadre du culte à Jupiter. Le titre d’imperator n’est pas une magistrature et n’a aucune valeur institutionnelle pour le Sénat romain.

Wikipedia, article 'empereur'

 

Selon Suétone, Jules César, général victorieux, décidera de choisir « imperator » prénom (cognomen). Il n’y a toutefois aucune preuve que l’auguste conquérant de la Gaule ait abusé de ce titre.

Non enim honores modo nimios recepit: continuum consulatum, perpetuam dictaturam praefecturamque morum, insuper praenomen Imperatoris, cognomen Patris patriae, statuam inter reges, suggestum in orchestra; sed et ampliora etiam humano fastigio decerni sibi passus est (…)

Non content d’accepter des honneurs excessifs, comme le consulat répété, la dictature et la censure des moeurs à perpétuité, sans compter le prénom d’imperator, le surnom de Père de la patrie, une statue parmi celles des rois, une estrade dans l’orchestre, il souffrit encore qu’on lui en décernât qui dépassent la mesure des grandeurs humaines. (…)

Suétone, Jules César, 76

Jules César tout imperator qu’il était, n’était donc pas empereur ! Par contre Imperator est son prénom (qui d’ailleurs, n’a jamais été Jules, mais ça nous y reviendrons sûrement plus tard !)

 

  La notion « d’Imperator » en latin, après Jules César 

Si Gaffiot concède une ou deux occurrences d’imperator dans le sens que nous donnons actuellement au nom « empereur », c’est parce que dès l’époque d’Auguste le sens du titre « imperator » va connaître un glissement. Le titre d’imperator est progressivement réservé aux seuls empereurs.  Après Tibère, la proclamation comme imperator devient même l’acte d’accession au titre impérial. Si des troupes proclament imperator un général  qui n’est pas empereur, cela revient à une révolte contre l’empereur en place.

Les empereurs prennent pour prénom « Imperator ». Un tel lien entre l’empereur et l’imperator sont certainement à l’origine de la confusion.

Son sens actuel va apparaître avec Octavien lorsque ce dernier prend Imperator pour prénom, afin de conserver le souvenir perpétuel de ses victoires et de sa gloire. Après l’assassinat de Jules César, qui a fait de lui son héritier, Octavien va recevoir l’imperium du Sénat le 3 janvier 43 avant J.-C. Puis, le 1er janvier 42, tandis que César est élevé au rang des dieux, Octavien reçoit le nom de divi filius. Enfin, le 16 janvier 27 avant J.-C., après avoir remis trois jours plus tôt tous ses pouvoirs au Sénat qui les refuse, ce dernier lui attribue le nom d’Auguste, terme d’origine religieuse dérivant du latin « augere » qui fait référence à l’auctoritas.C’est ce titre d’Auguste qui correspond à ce que l’on entend actuellement par empereur, c’est-à-dire dirigeant de l’Empire. Plus largement, l’empereur à Rome est celui qui porte les titres suivant : Imperator, Augustus, Caesar et dans un premier temps Princeps.

Wikipedia, article 'empereur'

 

Auréus d'or présentant Claude. On peut y lire : TI CLAVD CAESAR AVG P M TR P VI IMP XI  (Claude, imperator 11 fois)

Auréus d’or présentant Claude. On peut y lire : TI CLAVD CAESAR AVG P M TR P VI IMP XI (Claude, imperator 11 fois)

 

A noter que de nombreux empereurs, à l’instar d’Auguste, se choisiront « Caesar » comme deuxième prénom (« praenomen ») et  en complément d’ ‘ »imperator », en hommage à César, grand oncle et modèle d’Auguste, premier princeps de Rome.

C’est dans cet esprit que Suétone, historien romain, rédigera sous le Haut-Empire un résumé de la vie de César lui-même et des 11 empereurs qui suivirent, De vita duodecim Caesarum libri VIII, passé en français sous le titre de la vie des 12 Césars

  De ‘Imperator » à empereur 

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales fait arriver le mot « empereur » dans la langue française en 1050, comme un emprunt (évident) au latin « imperator ».

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En 1694, le Dictionnaire de l’Académie Française donne déjà en premier sens du mot « empereur » celui que nous lui réservons encore aujourd’hui : « Monarque, Chef souverain d’un Empire.« , tout en rappelant qu’il a un sens différent dans un contexte antique : « Empereur en parlant des temps de la République Romaine, se prend quelquefois pour un éloge & un titre d’honneur que les soldats donnoient à un Général d’armée après le gain d’une bataille, ou après quelque autre grand exploit. »

Le Littré au 19ème siècle reste attaché au sens originel du mot « imperator » qu’il cite en premier, mais c’est bien illusoire, puisque de toutes les acceptions du terme latin, c’est surtout celle est liée au pouvoir politique (la plus mineure, donc), qui sera avec le temps retenue !

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Et en fait de pouvoir politique, si César a contribué à agrandir l’ « empire romain » (au sens territorial), il n’a jamais été empereur (= dirigeant d’un empire au sens politique). Il fut tout au plus dictateur à vie.

A propos de Marjorie Lévêque

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Professeur de langues anciennes dans l'Académie de Lille. Webmastrice du site. Grande amatrice de bandes dessinées.

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