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« La goutte d’eau… » : Quel est le sens profond des critiques de Najat Vallaud-Belkacem contre le professionnalisme des enseignants de langues anciennes ?

Nota Bene : ce texte a été écrit par Vincent Bruni et pour être publié sur son blog « Meditationes de antiquitatibus romanorum docendis« . Nous le mettons en copie ici avec son accord :
Petit billet un peu énervé, je dois dire.
Je viens de tomber, sur le site de mon association, Arrête Ton Char, sur une vidéo qui, je dois le dire avec toute la mesure dont je tente de faire preuve, me scandalise.
Que Mme le ministre défende la réforme des EPI et son bien-fondé, c’est tout à fait logique. Qu’on émette des critiques à l’encontre de ceux-ci appliqués aux langues anciennes fait partie du débat qui a été engagé sur le sujet.
Mais entendre, de la part de son ministre de tutelle, ceci (je retranscris):
 
« On ne parlera pas seulement de déclinaison, de la langue latine, mais aussi de civilisation, de culture gréco-latine. » 
est profondément déprimant, ou vexant, voire davantage.
Qu’à une heure de grande écoute, notre ministre suggère que:
1) lorsqu’on travaille la langue latine, on ne fait pas de civilisation ni de culture,
2) que donc, par conséquent, les professeurs de langues et cultures de l’Antiquité ne respecteraient pas les programmes en vigueur, qui contiennent à la fois des aspects culturels et linguistiques,

est une atteinte profonde à notre professionnalisme.

La teneur méprisante de cette phrase fait écho aux propos des membres du cabinet de notre ministre, qui, lorsqu’ils ont reçu les représentants des associations disciplinaires de langues anciennes, leur ont reproché de ne pas rendre leurs enseignements suffisamment « sexy » (je cite le CR envoyé par la CNARELA).

Dans les deux cas, cela montre de la part du ministère une méconnaissance abyssale du dossier des langues anciennes. N’ont-ils pas lu le rapport Klein Soler de 2011, n’ont-ils aucune espèce de conscience des changements en cours dans l’approche de nos enseignements?

Quel est le sens profond de toutes ces critiques?
Le jeu médiatique, profondément blessant, qui se joue depuis maintenant deux semaines environ, a tendu les débats, et rend toute discussion sur le sujet de la place du latin et du grec au collège caricatural à l’extrême. Je passe sur les accusations voilées ou non de classisme et de racisme que tiennent certains défenseurs acharnés de tous les aspects de la réforme (qui est parfaite à tous points de vue selon eux).

Si l’on en croit ces propos (des propos de perron tenus à un journaliste, non des propos d’analyse et de réflexion, précisons-le. Le jargon journalistique actuel appelle cela des « éléments de langage »), il y aurait un avant la réforme, au cours duquel un professeur austère inflige de la grammaire latine et de la traduction à ses élèves qui, terrassés par la charge, soufflent comme des bœufs et s’ennuient.

Mais, heureusement, grâce aux EPI miraculeusement parés de toutes les vertus, les élèves seraient enfin ouverts à la culture et à la civilisation, ce qui n’était pas le cas avant.
Le travail sur la grammaire est donc assimilé ici à une douleur, une souffrance, et s’opposerait à une compréhension de la culture. Cette vision dévalorisante de la grammaire, vue comme un pensum, est peut-être une autre explication à l’âpreté actuelle des débats autour des langues anciennes et même de la grammaire en général.
Face à ces propos caricaturaux, et dont les implications profondes en terme de critique du professionnalisme des enseignants ont, je veux le croire, échappé à notre ministre, ou plutôt à l’un de ses portes-plume, rappelons simplement que si l’intitulé de la discipline a changé, ce n’est peut-être pas par hasard. D’ailleurs, la conjonction de coordination « et » indiquerait non pas une succession, ni même une complémentarité, mais bien plutôt une inclusion et une dynamique.
Car fatalement, lorsqu’on travaille la langue et la grammaire, on entre peu à peu, pas à pas, à son rythme, dans une compréhension plus précise, plus intime de la civilisation. Et par ricochet, par retour sur soi, sur ses habitudes, sur sa culture, son mode de vie ainsi remis en cause et interrogé, on se connaît mieux soi-même.
Tout comme les langues vivantes (ce que rappellent opportunément les nouveaux programmes), les langues anciennes sont le lieu privilégié de ce constant aller-retour entre pratique linguistique et découverte culturelle, qui ont toutes deux des conséquences sur notre vision du monde.
Mais, à la différence des langues vivantes, les langues anciennes travaillent sur des dimensions particulières, peut-être plus en lien avec la langue française, l’histoire et l’histoire des arts: la dimension écrite et grammaticale de la langue et la question de l’épaisseur culturelle du passé. Ce sont deux points que je développerai dans de prochains billets.
Toujours est-il que signifier que la pédagogie actuelle des langues anciennes repose uniquement sur la pratique de la déclinaison et des exercices autour de la langue est un mauvais procès -un de plus- qui est fait aux langues anciennes, destiné à les rabaisser pour, par ricochet, rehausser les propositions actuelles de transformation (ou dégradation, selon le point de vue) en EPI.

Plus fondamentalement, la rage des débats actuels autour des langues anciennes a aussi, à mon sens, une dimension symbolique, peut-être de deux ordres:

1) Le symbole de « l’ancien secondaire »:

Les langues anciennes sont, au collège, la discipline symbole du secondaire, l’ancienne discipline du lycée et des classes de rhétorique, qui n’ont jamais été intégrées au primaire. Or, le débat qui se dérouler sous nos yeux étant celui de l’école fondamentale et du statut du collège dans celle-ci, le latin et le grec font fonction, de manière inconsciente peut-être, de cible.
Il faut remonter à l’article « Latin » du dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson et alii (2ème édition) pour tenter, peut-être, d’y voir un peu plus clair:http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3028Le début de l’article fait écho à des débats et des revendications encore actuels:

« La connaissance de la langue latine est d’un grand secours à ceux qui veulent étudier d’une manière quelque peu approfondie la langue française. C’est là une vérité dont il n’est pas nécessaire d’entreprendre la démonstration, car nous ne croyons pas que personne la conteste. L’instituteur primaire qui posséderait quelques notions, même élémentaires, de grammaire latine, et qui se serait familiarisé avec la partie la plus usuelle du vocabulaire latin, y trouverait, pour son enseignement, des facilités et des clartés extrêmement précieuses. Nous pensons, en conséquence, qu’on ne saurait trop recommander aux élèves de nos écoles normales de ne pas négliger les occasions qui pourraient s’offrir à eux d’apprendre une langue si éminemment utile.

Est-ce à dire cependant que la connaissance du latin soit indispensable à ceux qui doivent enseigner le français, et que l’intelligence du mécanisme grammatical de notre langue, et de ses étymologies, exige absolument une étude préalable de la langue latine? Non, heureusement. Il est possible de suppléer dans une certaine mesure à la connaissance directe du latin pur celle du français lui-même, étudié par la méthode historique dans ses origines et dans ses transformations successives. »
Ce texte me semble important à rappeler car il délimite encore les camps que l’on voit s’affronter aujourd’hui. Même si elle est jugée importante, la connaissance de la langue latine n’est pas vue comme nécessaire pour les étudiants des écoles normales, c’est-à-dire les futurs instituteurs. Le latin (le grec n’est même pas évoqué) est laissé du côté des professeurs du secondaire, il ne reste la discipline distinctive par excellence, celle de la différenciation d’avec les instituteurs, qui ne sont pas dans un premier temps leurs « collègues », puisque les statuts et niveaux de recrutement sont très différents.
Nous avons encore un écho de ces deux paragraphes de James Guillaume dans les textes de Jean-Michel Zakhartchouk, sur son blog ou dans les Cahiers Pédagogiques, textes dans lesquels il juge que la connaissance du latin n’est pas utile pour l’enseignement du français.

L’opposition tracée par la ministre dans son propos, ainsi que la demande de son cabinet de rendre l’enseignement des langues anciennes « sexy » participent de cette opposition symbolique entre primaire et secondaire: les langues anciennes, marques du secondaire, doivent disparaître en tant que disciplines autonomes du nouveau collège parce qu’elles sont le symbole de cette école de l’ancien temps, et sont perçues -à tort- comme incompatibles avec cette culture commune de l’école fondamentale issue du primaire.

2) Le symbole de l’enseignement grammatical:

Les propos de notre ministre insistent aussi sur l’aspect grammatical de l’enseignement du latin et du grec, et cette insistance, doublée de l’injonction à être « sexy », ne me paraissent pas innocentes.

Là encore, nous touchons un point de tension et un point symbolique de l’enseignement: celui de la grammaire, sujet de nombreux conflits, comme pourrait le montrer une histoire des allers-retours dans les programmes de 2002/2008/2015, dans laquelle je ne me lancerai pas ici.
L’identité professionnelle des enseignants de langues anciennes comprend, de manière indubitable, la question de l’accès au texte. La lecture personnelle par l’élève du texte authentique d’auteur est le but annoncé de l’enseignement des langues anciennes, car tous les professeurs s’accordent à dire que c’est par cette fréquentation personnelle du texte que l’élève accède à la culture antique. Les débats internes à la discipline portent sur la question des moyens pour atteindre ce but (passage par le texte authentique ou non, pédagogie actionnelle de type LV, apprentissage par cœur ou imprégnation linguistique…).
Mais, de l’extérieur, le latin et le grec, langues flexionnelles, sont intimement liées à l’apprentissage par cœur des déclinaisons, et donc d’une certaine terminologie grammaticale.
Or, c’est autour de la nécessité, de la place et de la teneur de la terminologie grammaticale en français que se jouent les intenses débats autour de l’enseignement de la grammaire, débats que l’on peut encore voir aujourd’hui avec la parution des propositions de programme.
Le latin, symbole d’une certaine grammaire, de la grammaire scolaire de la IIIème république, du par-coeur de la déclinaison, est une nouvelle fois sur la sellette de ce fait.Conclusion:Les propos de notre ministre servent donc un plan de communication bien huilé. Il faut montrer que le latin et le grec sont incompatibles avec le projet ministériel de nouveau collège. Quitte à ne pas être au courant de l’évolution des pratiques et à laisser planer le doute sur le professionnalisme des enseignants de langues et cultures de l’Antiquité qui, donc, n’appliqueraient pas les programmes en vigueur.

A propos Vincent Bruni

Vincent Bruni

Professeur de Lettres Classiques au collège Millevoye d’Abbeville (Somme – 80). Intéressé par l’histoire de l’enseignement du latin, l’archéologie…

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