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Du « latin » au cœur du roman et de la série « The Handmaid’s Tale »/ « La servante écarlate »

Nota Bene : Cet article fait partie de notre dossier "latin, grec ancien et références antiques dans les séries télé"

« The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate » (« The Handmaid’s Tale » en anglais) est une mini-série américaine créée par Bruce Miller, diffusée aux Etats-Unis depuis le 26 avril 2017 sur la plateforme de vidéos à la demande Hulu, en France sur OCS depuis fin juin 2017. C’est l’adaptation, relativement fidèle (dans la saison 1), du roman dystopique La Servante écarlate écrit par Margaret Atwood en 1985.

Synopsis :  Dans un monde dystopique où la natalité est au plus bas, la (très peu démocratique) République de Gilead a imposé sa loi martiale sur les États-Unis, ou du moins ce qu’il en reste. Les femmes sont divisées en trois catégories : les épouses, qui dominent la maison, les Marthas, qui l’entretiennent, et les Servantes, dont le rôle est la reproduction. June a été forcée de devenir l’une de ces dernières et essaye de survivre…

Sur le site d’OCS, l’histoire est présentée (pour simplifier à l’extrême) comme « un « 1984 » version féministe« .

 

Saison 1 – Episode 4 : Nolite Te Bastardes Carborundorum (2017)

The Handmaid’s Tale, le roman dont la série est une adaptation, a un style narratif très particulier : plus qu’un récit, le lecteur a affaire à un « millefeuille narratif ». Le personnage principal de ce « conte » (Le titre original peut se traduire littéralement par le « conte de la servante ») est Defred  (« Offred » dans la version originale), une servante appartenant (d’où le préfixe de-/of- dans son nouveau nom) à la maison du Commandant de Gilead Fred Waterford. Narratrice qui a du recul, elle alterne description de l’univers quotidien oppressant dans lequel elle (sur) vit désormais, et souvenirs des temps passés.

 

L’épisode 4 de la série porte (dans la version originale) un titre qui semble a priori latin : « Nolite Te Bastardes Carborundorum ». Defred, enfermée dans sa chambre par Serana Joy, l’épouse du général, s’allonge à même le sol, dans un placard  et découvre ces mots gravés. Defred l’identifie comme du latin, langue qu’elle ne connait pas, inscrit là par l’ancienne servante de la famille. Ces mots « mystérieux » la rassurent :

« J’ai pensé que c’était peut-être du latin, mais je ne savais pas le latin. »

– Margaret Atwood, la Servante écarlate, éditions Robert Laffont, traduction Sylviane Rue

 

Un peu plus tard dans la soirée, elle profite d’un moment en tête à tête avec M. Waterford, qu’elle sait connaître le latin (puisqu’il possède une grammaire dans sa bibliothèque) pour l’interroger sur la phrase et sur l’ancienne servante. En guise de réponse, le général lui tend dans un premier temps la grammaire, que Defred nous présente comme « agrémentée » de dessins et commentaires assez puérils. La précédente servante avait dû y lire la phrase et « la faire sienne », appréciant autant le « code » (les servantes n’ont a priori ni le droit de lire, encore moins d’écrire !), que le sens et l’humour.

 

Fred puis lui explique qu’il faut « comprendre » les mots comme  » Ne laissez pas les bâtards vous tyranniser ».

On parlera d’ailleurs plus de « comprendre » que de « traduire », puisqu’il ne s’agit là que d’un latin  lui aussi « dystopique » / difformé :

« C’est un peu difficile d’expliquer ce que cela a de drôle si vous ne savez pas le latin, dit-il. Nous avions l’habitude d’écrire toutes sortes de phrases comme celle-là. Je ne sais pas d’où nous les tenions, des élèves plus âgés, probablement. »

– Margaret Atwood, la Servante écarlate, éditions Robert Laffont, traduction Sylviane Rue

Ces mots que l’auteur prête à Fred Waterford, elle les a elle-même utilisés pour expliquer la phrase en « latin », ou plutôt en « faux latin », une blague inventée en cours de latin dans l’enfance :

Atwood: I’ll tell you the weird thing about it: it was a joke in our Latin classes. So this thing from my childhood is permanently on people’s bodies. (source)

 

Dans le monde anglo-saxon, on appelle cette pratique le « mock latin », le « cod latin », ou le « dog latin », à savoir un texte, ou une phrase créée à partir de mots anglais traités (avec peu de respect pour la grammaire…) comme s’ils étaient des mots latins. C’est une « blague » courante dans les milieux universitaires.

Chez nous, le « latin de cuisine » (quand il est volontaire) s’en rapproche, un peu comme dans ce sketch de 1963 :

Dans le cas du roman de M. Atwood, c’est surtout la fin de la phrase qui est une « latinisation » évidente de deux mots qui ne le sont pas vraiment… Les deux premiers termes font « illusion ». « Nolite » et « Te » sont deux mots assez facilement identifiables en latin « classique » : Nolite est l’impératif du verbe « nolo/nolle » et peut se traduire par « Merci de ne pas / Veuillez ne pas ». On attendrait un verbe à l’infinitif derrière cet impératif (de défense autant que d’ordre) que l’on ne trouve pas ensuite.

capture du Gaffiot en ligne (page 1034)

« Te » est le pronom personnel au même sens que son dérivé français. C’est l’accusatif ou l’ablatif du pronom personnel latin « tu ». On aurait attendu plutôt « vos » puisque le verbe « nolite » est au pluriel… (« Veuillez te… » ça ne sonne pas bien…)

 

Pour « Bastardes » et « Carborundorum », on ne trouve rien dans le Gaffiot (dictionnaire latin classique -français de référence), et pour cause ! Bastardes est facilement identifiable, en anglais (« bastard » est une insulte encore « commune ») comme en français (idem pour « bâtard »). Bastard / Bâtard dérivent tous les deux d’un adjectif latin « bastardus, a, um », qui n’est pas classique, mais d’époque médiévale. En latin classique, ce sont les adjectifs « spurius, a, um » qui pourraient se traduire par « bâtard » (au sens de « non reconnu par son père »), ou « nothus, a, um » (« non pur »).

Une recherche dans le CNRTL nous indique que « bâtard » est  arrivé dans la langue française au XIème siècle sous la forme « bastard ».  Il dérive du nom latin médiéval « bastardus », dont l’origine est assez obscure (certainement la « latinisation » d’un mot germanique). Le mot a par la suite perdu dans la langue français son « s » central, rappelé toutefois par un circonflexe sur le a ; en anglais le « s » est resté.

D’un point de vue grammatical, la forme bastardes est elle aussi bien curieuse, puisque l’on attendrait « bastardi » ou « bastardos »…

Le dernier mot, « carborundorum », est lui aussi plein de surprises : malgré son apparence latine, c’est le mot le moins latin de toute l’expression !

Le carbure de silicium, minéral presque exclusivement artificiel (composé de silicium et de carbone (SiC)), a été découvert (accidentellement) par Jöns Jacob Berzelius en 1824 lors d’une expérience pour synthétiser du diamant. Quelques années plus tard, le chimiste Edward Goodrich Acheson, créé pour désigner communément le « carbure de silicium » le nom « carborundum« .

La terminaison -ndum fait fortement penser aux suffixe que l’on ajoute en latin à un radical verbal pour former un adjectif verbal indiquant une obligation.  Souvenez-vous de l’expression de Caton l’Ancien : « Carthago delenda est » ! Delenda est un adjectif verbal formé sur le radical du verbe « deleo » qui signifie « détruire », et on le traduit de fait par « doit être détruite », et non simplement « détruite ». Autre exemple, pensez à « agenda »… adjectif verbal neutre pluriel formé sur « agere » (= faire) qui signifie donc « les choses que je dois faire ».

Dans le cas de « carborundum », il n’y a rien à voir avec cela, puisque Acheson créée ce nom par contraction de deux noms d’éléments : carbon (« carbone » en anglais, un mot d’origine latine qui dérive de « carbo ») et corundum (« coridon » en français). Le -ndum de corundum n’a rien à voir avec un adjectif verbal, et corundum n’est même pas un mot latin !  (je vous conseille la lecture de l’ « étymologie » de « corundum », il y a des surprises !) N’empêche que cette ressemblance involontaire a dû effleurer l’esprit de beaucoup de gens…

Grâce à ses travaux, Acheson fonde en 1893 aux États-Unis la « Carborundum Company » dans l’intention de commercialiser un abrasif en poudre. Après tout, c’est lui l’inventeur du nom « carborundum », alors autant s’en servir comme nom de marque, et en plus… avec cette apparence de nom latin, ça fait sérieux ! Avec le temps,  par antonomase, « carborundum » est passé dans le langage courant (du bricoleur, du moins).

Un exemple de publicité datant de 1921 :

 

Quel lien entre cette marque de poudre abrasive et notre histoire de servante écarlate ? Et puis d’ailleurs, « carborundorum » et « carborundum », ce ne sont pas les mêmes mots, la ressemblance est peut-être juste fortuite, non ? Pour comprendre le lien, continuons un peu avec l’histoire du « carborundum », autre nom du « carbure de silicium », minéral  qui a la particularité d’être très dense donc très dur, à tel point qu’on l’utilise comme abrasif…

Au début de la seconde guerre mondiale, il semblerait (cf. cette page wikipedia ) que l’armée anglais ait créé l’expression « illegimitis non carborundum » . Dans quel cadre? On ne sait plus très bien, mais on comprend aisément ce que cela doit vouloir dire. « Illegimitis » , au datif ou à l’ablatif pluriel, se traduit par « par les illégitimes ». « Non » est transparent. Quant à « carborundum », les créateurs de l’expression joue sur  sa (fausse) ressemblance avec un adjectif verbal au neutre. Une traduction possible est « il ne faut pas se laisser « décaper » par des illégitimes« .

Un général de l’armée américaine (sûrement moins versé dans l’art du latin), Joe Stilwell, va utiliser à peu près la phrase comme devise : « Illegitimi non carborundum ». (On notera d’ailleurs, l’apparition, d’un point de vue grammatical, d’une « erreur » puisque l’ablatif  « illegitimis » devient un nominatif « illegitimi », et que la phrase devient alors compliquée à traduire…).

Par la suite, la phrase va devenir une sorte de citation à la mode, imprimée sur des plaques en bois, que l’on met en évidence sur son bureau. On la retrouve sous des tas de variantes.

 

« Illegitimi non carborundum » est la première ligne  de la chanson de 1953 non-officielle de l’université d’Harvard « Ten Thousand Men of Harvard »,  parodie de  chansons plus solennelles comme « Fair Harvard thy Sons to your Jubilee Throng »  :

Illegitimum non carborundum;
Domine salvum fac.
Illegitimum non carborundum;
Domine salvum fac.
Gaudeamus igitur!
Veritas non sequitur?
Illegitimum non carborundum—ipso facto!

On peut encore lire la phrase dans le Hodge Hall à Princeton.

 

En 1964, le républicain Barry Goldwater se présenta à l’élection présidentielle américaine contre Lyndon Johnson, et sur son mur, on trouve cette citation : “Noli Permittere Illegitimi Carborundum.” comme le rapporte The Economist.

Aux Etats-Unis, la phrase est désormais populaire et « carborundum » est traduit par « grind down » (broyer, pulvériser).

 

En 1985, la canadienne Margaret Atwood propose donc une nouvelle variante avec « Nolite Te Bastardes Carborundorum ». En dehors du roman et du film, la phrase est devenue un slogan féministe, régulièrement vu dans des manifestations, ou tatoué…

 

Détail amusant, les traducteurs du roman ont décidé de traiter  ce « mock latin » en « mock latin à la française ». On notera en effet que dans la version française du roman comme de la série, ce n’est pas « Nolite Te Bastardes Carborundorum » que l’on trouve, mais « Nolite Te Salopardes exterminorum ». Les deux mots les moins latins ont été remplacés par deux autres mots plus évidemment identifiables pour un public français.

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A propos Marjorie Lévêque

Professeur de langues anciennes dans l’Académie de Lille. Grande amatrice de bandes dessinées.

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