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NOUS AVONS BESOIN DES LANGUES & CULTURES DE L’ANTIQUITE : Gaëlle Josse

Arrête Ton Char ! a décidé de donner la parole à des personnalités du monde de la culture, des médias, de l’entreprise et de la politique qui souhaitent témoigner de l’importance des Langues et Cultures de l’Antiquité au XXIème siècle.

11870643_10204466638121663_5127452033553687676_nVenue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman Les heures silencieuses en 2011 aux éditions Autrement, qui remporte un vif succès auprès de la critique et des lecteurs . Il est suivi de Nos vies désaccordées en 2012, de Noces de neige en 2013 et du Dernier gardien d’Ellis Island en 2014 chez Notabilia.

Également parus en édition de poche, traduits dans plusieurs langues, ces titres ont remporté de nombreux prix (dont le European Union Prize for Literature pour le Dernier gardien, le Prix Alain-Fournier et le Prix national de l’Audiolecture pour Nos vies désaccordées). Ils sont étudiés dans de nombreux lycées, où Gaëlle Josse est très souvent invitée à intervenir, tout comme en librairies et médiathèques.Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne.Un nouveau titre paraîtra en janvier 2016 chez Notabilia, ainsi que le dernier Gardien d’Ellis Island en édition de poche chez J’ai lu.

Les langues anciennes, d’abord ça sert à rien et puis c’est dur. Alors pourquoi martyriser nos chers enfants avec ça ? Ah ! Que voilà un raisonnement puissant, surpuissant, implacable, imparable ! Qui me met très en colère. Qui me peine et me désole. Mais s’agit-il vraiment d’un état d’âme personnel, quand on est en train de priver les collégiens et lycées d’aujourd’hui et de demain d’une part gigantesque de notre patrimoine linguistique, intellectuel, culturel, littéraire, philosophique et artistique ? Car c’est bien de ça qu’il s’agit, et non d’un combat d’arrière-garde de quelques nostalgiques du Gaffiot et des pages roses du Larousse (voir sur Internet pour les moins de 40ans). C’est pure bêtise. Pure injustice. Oui, injustice sociale majeure.

Qu’on ne s’y trompe pas. En défendant l’enseignement des langues anciennes, ce ne sont pas les grands établissements prestigieux que je voudrais défendre, ceux qui produisent et reproduisent depuis des générations nos belles élites, et pour qui cet enseignement va de soi. Réforme ou pas, leur code génétique restera inchangé. Non, il s’agit de tous les établissements, des centre-ville aux zones les plus défavorisées, qui proposent à leurs élèves cette ouverture vers les richesses de l’Antiquité. Il fut un temps où l’école était vecteur de progrès et de justice sociale, mais il semble bien que ce temps soit devenu une nouvelle Atlantide, engloutie par le flot des réformes. Parce qu’à défaut d’offrir le meilleur à chacun, c’est-à-dire des savoirs et des connaissances qui donneront des outils de référence et de réflexion, ce qui reste a priori l’objectif de l’enseignement, on est certain d’imposer le minimum et la médiocrité à tous.

Alors oui, les langues anciennes, ça ne sert à rien. Vieux débat. Est-il indispensable que l’école devienne l’antichambre des entreprises, avec option « rédiger son CV » et « comment bien se vendre à un employeur » ? On ne peut se résoudre à voir avec ce prisme réducteur. L’école est le lieu et le moment uniques des apprentissages qui constitueront les femmes, les hommes, les citoyens de demain. Cela nécessite un peu de recul, de réflexion, de culture, de tout ce substrat de choses « inutiles » qui nous structurent profondément, qui font écho et ressurgissent, un jour ou l’autre.

On s’offusquait, à juste titre, il y a déjà quelques années, en arborant un badge « Princesse de Clèves », d’un président plus connu pour ses montres de marque que pour la subtilité de ses goûts littéraires. Le débat est le même aujourd’hui, et ma grande tristesse est de voir ce coup fatal porté par une gauche que nous avons espéré porteuse de justice et de progrès (mais ça, c’était avant, comme dit la pub).

Qu’allons nous gagner en reniant nos origines culturelles, philosophiques, linguistiques, à nier notre culture, notre passé ? Nous sommes d’aujourd’hui, certes, mais nous sommes aussi des maillons. De quelle chaîne ? Des héritiers. Mais de quelle histoire ? Le goût, l’habitude de l’apprentissage stimulent notre curiosité, notre ouverture d’esprit, permettent d’établir des ponts entre des segments de connaissance, d’ouvrir nos fenêtres mentales, d’aérer nos idées. Nous ne pourrons nous ouvrir aux autres cultures, qui sont partie intégrante de notre pays, qu’en connaissant, en aimant et en assumant la nôtre et ses fondements. Voulons-nous former des citoyens hors-sol ? Hors références ? Hors tout ? En tout cas, on y va. Direct.

Et puis, les langues anciennes, c’est dur, quand même. Nous y voilà. Pourtant, à ma connaissance, sauf à passer sa vie sur un canapé face à des émissions de télé décérébrantes, insultantes pour l’esprit humain, il y a beaucoup de choses difficiles dans la vie. Peut-être même que c’est le « métier de vivre » en lui-même qui est difficile. Comme il est difficile de préparer une compétition  sportive, une audition de musique, un concours ou un examen, comme il est difficile de se lever le matin pour aller travailler, surtout quand c’est pour passer le jour rivé à une caisse de supermarché, ou sur un chantier, ou dans un hôpital, dans une classe agitée, derrière des tableaux Excel ou dans des call centers. Ne faisons pas croire à nos enfants que la vie professionnelle est une cour de récré sympa où l’on apprend des choses formidables auprès de collègues et de patrons trop cool, tout en continuant à pianoter d’une main sur nos smartphones pour partager tout ça avec les potes en « live ».

J’ai eu, pour ma part, la chance d’être nourrie de langues anciennes depuis le collège. À cet apprentissage je dois trois choses essentielles, qui ont contribué à former celle que je suis aujourd’hui :

-la passion de ma langue, de ses sources, de son sens, de ses étymologies, et aussi la passion des langues étrangères,

-la découverte de la pensée et de littérature antique, romaine et grecque, combien passionnante, multiple, structurante, de Sénèque à Platon, de Virgile à Sophocle, d’Ovide à Euripide…

-enfin, la découverte, à travers la mythologie et les joyeuses turpitudes des habitants de l’Olympe, des mythes fondateurs et des passions éternelles de l’humanité, d’Orphée à Médée, d’Ulysse à la Toison d’or…

J’ai eu aussi la grande satisfaction que mes deux enfants puissent bénéficier, de la 5ème jusqu’au bac, dans un simple établissement de région parisienne de grande « mixité sociale et culturelle », comme on dit, de l’enseignement du latin/grec, puis du grec à partir du lycée, option présentée au bac (et hautement rémunératrice en termes de points, tiens voilà un argument !), enseignement dispensé par des professeurs passionnés et investis.

Des professeurs qui n’ont pas compté leur temps ni leur énergie pour organiser des voyages, tant en collège qu’en lycée, avec des projets de classe, donc destinés à tous, même aux plus modestes, grâce à l’investissement de tous les élèves, sur deux années scolaires, pour récolter de l’argent grâce des initiatives nombreuses, sur leur temps libre, afin de diminuer le coût des voyages. Les élèves ont découvert Épidaure et le Parthénon, le Colisée et les Thermes de Caracalla, les temples de Paestum et Pompéi, Syracuse et Agrigente… Vivantes cultures antiques. Vivantes découvertes. Vivants souvenirs.

On parlait autrefois de « faire ses humanités », joli terme pour désigner ces apprentissages destinés à former un être. À l’heure où, précisément, notre humanité est mise à mal en France et ailleurs, il y a urgence, me semble-t-il, à préserver et à transmettre, à faire vivre cette part majeure de notre pensée, de notre culture et de notre patrimoine. Nous avons tous à y gagner. Ne nous résignons pas.

A propos Jean-François Dru

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Professeur de Lettres Classiques au Collège Hoche et à l'université inter-ages de Versailles.

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