Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre de Valentīnus Albigēnsis, auteur d’une série d’ouvrages intitulée Variæ Lēctiōnēs, des textes réécrits dans le digne héritage de la méthode Ørberg. Envie de lire en latin vos auteurs préférés sans ouvrir le dictionnaire ? C’ est le pari de Valentin.
Julie Wojciechowski
Julie Wojciechowski : Bonjour Valentin, quand on a dans les mains ces Variæ Lēctiōnēs, on sent la patte Ørberg. Tu t’inscris dans cet héritage, n’est-ce pas ?
Valentīnus Albigēnsis : Tout à fait, la méthode Orberg est une référence. Tout le monde ou presque maintenant connait son fonctionnement (l’incorporation contextuelle), sa présentation (les notes marginales écrites en latin) et sa progressivité (introduction progressive de la morphologie nominale et verbale et du lexique fréquentiel). Dans les universités d’été en latin, dans les cours en ligne, dans certains ouvrages unilingues, LLPSI constitue une sorte de socle commun qui permet de définir un niveau. J’ai donc voulu m’inscrire dans cette filiation pour proposer cette série d’ouvrages.
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J. W. : Cela se présente en une série de doubles pages. Peux-tu nous expliquer la différence entre les deux pages ?
V. A. : Sur la page de droite, il s’agit d’un texte authentique, accompagné de notes marginales en latin. Sur la page de gauche, une version simplifiée du texte, accompagnée elle aussi de quelques notes, biographiques ou lexicales.
J. W. : Pourquoi lire ainsi ?
V. A. : Cet ouvrage est destiné à ceux qui, comme moi, se sont déjà demandé ce qu’ils pouvaient lire, sur le pouce. Se plonger dans l’Énéide ? Pour cela, il faudrait avoir le Gaffiot sous la main et beaucoup de temps devant soi. Que lire quand on veut se plonger, au débotté, dans un texte, certes authentique, mais assez accessible pour ne pas avoir à suer, comme cela arriverait pour une version de concours ? Je me suis dit qu’il fallait proposer un recueil de textes qui permettrait à un latiniste de niveau intermédiaire d’ouvrir une double page et de lire directement en latin, sans faire usage du dictionnaire.
Pour le lecteur du soir, ces Variæ Lēctiōnēs sont au latin ce que le conte de Maupassant est au français. On peut n’en lire que deux pages et s’endormir, ou bien y consumer toute sa bougie si on veut !
J. W. : A qui destines-tu tes lectures ?
V. A. : Cet ouvrage n’est pas fait pour les débutants, mais pour les étudiants, les enseignants et les amateurs déjà formés, qui souhaitent développer une capacité qu’on travaille peu à l’université : lire des textes latins de façon cursive, sans faire usage de la traduction. Pour reprendre ce que je disais précédemment, disons qu’un latiniste ayant parfaitement suivi LLPSI jusqu’à la fin du premier tome pourrait parfaitement naviguer dans la série d’ouvrages que je propose.
J. W. : Préconises-tu un mode d’ emploi ?
V. A. : Plusieurs méthodes sont possibles. Celle que je recommande est la suivante : il faut lire d’abord la version simplifiée sur la page de gauche, sans traduire. Après avoir bien compris le sens global de cette version simplifiée (cela peut nécessiter plusieurs lectures), on peut alors basculer sur la page de droite. Les notes marginales de cette page permettent de résoudre quelques difficultés liées au lexique.
Je recommande au lecteur de lire aussi rapidement qu’il le ferait pour un texte français, de façon à déconstruire le réflexe d’une lecture reposant sur l’analyse grammaticale et la traduction.
J. W. : Donc lecture en latin, oui, mais pas de petit latin ?
V. A. : Le petit latin est un exercice de traduction. Or, ce que je propose dans ces Variæ Lēctiōnēs, c’est un appareillage de textes authentiques assez dense pour éviter d’avoir à en passer par le français. Dans les éditions Ad ūsum Delphīnī, au XVIIè siècle, on appelait cette reformulation simplifiée interpretātiō. C’est ce que les enseignants font avec leurs élèves quand ils lisent un texte en cours de français : ils reformulent, font reformuler. Disons qu’à la traduction latin-français, cette série d’ouvrages substitue une traduction latin-latin.
J. W. : Pourquoi as-tu choisi Aulu-Gelle et Pline ?
V. A. : Il fallait, pour constituer ces différents florilèges de textes latins, trouver des textes de niveau intermédiaire d’une part et tenant chacun dans l’espace d’une page d’autre part. Je ne voulais pas opérer un découpage des textes, mais voulais qu’ils constituent, chacun, une unité. Aulu-Gelle et Pline répondaient parfaitement à ces deux critères. Et puis, quels auteurs ! Il y a tout, par exemple, chez Aulu-Gelle : la mythologie, l’étymologie, l’histoire, la grammaire, la science, la philosophie, la morale etc. C’est un incroyable digest, pensé comme tel. L’auteur du IIè siècle après Jésus Christ avait passé un an en Grèce, voyage au cours duquel il avait glané ici et là, dans les volumina, une matière assez riche et variée pour constituer une sorte de manuel scolaire à destination de ses enfants. Comme il mettait en forme, la nuit, le produit de ses lectures, il appela son ouvrage les Nuits Attiques.
J. W. : Le lecteur remarquera la présence des macrons.
V. A. : Oui, les latinistes sont de plus en plus soucieux de la prononciation. Le lecteur rompu à Ørberg et au latin vivant attend souvent que les textes soient macronisés, parce qu’il souhaite pouvoir aboucher en posant correctement l’accent tonique et en prononçant les longues et les brèves. Je me suis donc lancé le défi de macroniser tous ces textes. On le sait aussi, les longueurs ne sont pas uniquement des indices pour oraliser le latin, mais également pour distinguer entre elles certaines formes grammaticales (je pense à la flexion du nominatif et de l’ablatif), mais aussi certains homonymes (mălus, mālus).
Pour aller plus loin :
- Pour consulter les ouvrages de Valentīnus Albigēnsis :
https://www.lingualatina.net/libri
- Pour découvrir une collection qui vise à encourager latinistes et hellénistes de différents niveaux et âges à se plonger dans la lecture d’œuvres composées en latin et en grec. Comment ? Par la méthode de la paraphrase graduée.
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