Entretien avec Violaine Robert-Mas et Thibaut Mazoyer : Cicéron, étudions son cas, en BD !

Entretien avec Violaine Robert-Mas et Thibaut Mazoyer :

Cicéron, étudions son cas, en BD !

“Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre de Violaine Robert-Mas, normalienne et agrégée de lettres classiques, et de Thibaut Mazoyer, enseignant de français et de cinéma-audiovisuel en lycée général, pour parler de la BD hors-série de la rentrée chez La Vie des Classiques, aux Belles Lettres, Le Cas Cicéron.

Violaine au synopsis, Thibaut au dessin, le duo nous raconte la naissance d’une bande dessinée et la renaissance de l’orateur le plus célèbre de l’Antiquité sous les traits d’un homme qui aurait pu être un de nos contemporains.”

Julie Wojciechowski

 

un super-héros dont le pouvoir serait l’éloquence

 

Julie Wojciechowski : Pourquoi passer par l’Amérique des années 50 pour raconter un personnage qui a vécu pendant l’Antiquité?

Violaine Robert-Mas : Dès le début du projet, j’ai souhaité créer un effet de décalage entre les événements racontés et le décor, pour souligner la dimension universelle du parcours de cet homme, de ses réflexions. L’idée était de le placer dans un monde moderne, dans un décor qui stimule l’imagination par de nombreuses références picturales ou cinématographiques, et en même temps qui soit plus proche de nous pour redonner de la chair à ces personnages. Cela a fini par être cette Amérique un peu fantasmée du milieu du 20ème siècle, pas forcément complètement historique.

Thibaut Mazoyer : On voulait aussi en faire un super-héros dont le pouvoir serait l’éloquence et qui défendrait le bien public dans une “Romam-city”

J. W. : Il a fallu documenter les deux époques.

V. R.-M. : Mon travail de documentation n’a concerné que l’époque antique. Je voulais écrire un texte sans aucun anachronisme, et le plus fidèle possible à nos connaissances historiques. J’ai donc beaucoup lu : des textes de Cicéron (discours, correspondance, traités) ou d’autres auteurs antiques, mais aussi des ouvrages récents sur Cicéron. Les textes anciens utilisés ont tous été retraduits pour mieux s’intégrer au langage de la bande dessinée et à son rythme.

T. M. : Ensuite commence le travail de mise en scène : il est d’abord scénaristique mais devient vite un aller-retour entre scénariste et dessinateur. On propose, on fait, on discute. Pour le dessin, la documentation n’a pas tant été sur une époque que sur des films. Des heures de films de procès, de films américains des années 60, des films de mafia ont permis de trouver la bonne ambiance. On ne voulait pas non plus une ville parfaitement identifiable mais une époque et un “genre” surtout.

 

Quelle aurait été la voiture de Cicéron ? Quelle musique aurait-il écouté ?

 

J. W. : Comment font-elles pour se rejoindre ?

V. R.-M. :  Elles se rejoignent sans fusionner, en s’enrichissant mutuellement. Il y a d’ailleurs en fait entre trois époques, celle de Cicéron, celle du milieu du 20e siècle et la nôtre, précisément parce que c’est un travail de mise en scène, comme on peut le faire sur une pièce de théâtre classique : quand Stéphane Braunschweig met en scène Britannicus avec Néron en costume cravate, dans le décor feutré d’une salle de réunion évoquant un ministère, l’Antiquité mais aussi l’époque de Louis XIV nous font réfléchir sur notre propre époque, qui éclaire en retour notre compréhension de ces périodes plus lointaines. Le texte de notre bande dessinée pourrait être joué dans l’époque de Cicéron mais nous ne voulions pas d’une bd archéologique (c’est très intéressant aussi mais ce n’était pas notre objectif). Donc nous avons transposé.

T. M. : C’est la partie hyper-intéressante : nous en sommes venus à nous poser des questions drôles. Quelle aurait été la voiture de Cicéron? Quelle musique aurait-il écouté? Dans le tome 2, Cicéron habite une superbe maison après son titre de Pater Patriae : c’est devenu un immense penthouse. On se fait plaisir!

 

J. W. : Que serait un homo novus aujourd’hui ?

T. M. : Difficile à dire. Y en a-t-il vraiment ? Serait-ce quelqu’un qui n’a personne dans sa famille qui a fait de la politique mais qui tenterait une carrière? Non, trop simple. Ce serait plutôt une personne qui ne viendrait pas des cursus ordinaires de nos parlementaires et politiques. L’homo novus romain se définissait en opposition à la noblesse de l’époque, qui tendait à l’entre-soi. De la même manière, l’homo novus contemporain s’opposerait à l’entre-soi politique. Il essaierait en tout cas de pénétrer cet entre-soi pour le faire changer. Bien que l’acceptation de “homo” soit large(ce n’est pas un “vir novus”), on peut envisager une “mulier nova”. Ce qui était impensable à l’époque.

 

J. W. : Comment fait-on pour mettre en images un scénario ?

T. M. : On travaaaaaaaille! Il n’y a pas de miracle! 

Ça rejoint ce qui a été dit plus haut. Le scénario arrive et on le lit, relit, rerelit. Ensuite, chaque dessinateur a sa méthode.

V. R.-M. : Pour nous, Thibaut a commencé à faire des recherches graphiques sur les personnages selon mes indications pendant que j’écrivais les chapitres. Dans le scénario, je n’indiquais pas seulement le contenu des bulles mais les personnages qui devaient apparaître dans chaque case, et ce qui s’y passait. Une fois reçu les chapitres, Thibaut a commencé à dessiner le story-board, puis m’a renvoyé son travail.

T. M. : Ensuite, Violaine a commenté, corrigé, détaillé. Puis j’ai repris, changé une veste, un bras, une compo de case… Les allers et retours sont nombreux d’autant qu’à ceux entre scénariste et dessinateur s’ajoutent les commentaires de notre éditrice Laure De Chantal.

 

une bd sur la parole

 

J. W. : Etiez-vous d’accord sur le rythme de la narration ?

T. M. : Très tôt Violaine a su que pour tenter de rendre compte au mieux de la personnalité de Cicéron, que l’on ne peut totalement connaître au regard de la distance qui nous sépare, il faudrait un croisement de regards, une espèce de reconstitution kaléidoscopique de Cicéron. D’où l’idée de séparer la narration en chapitre qui serait raconté par différentes voix. Pour moi, cela renforçait l’aspect mise en scène. Les regards sur Cicéron ne sont pas les mêmes. Le chapitre 4, par exemple, est plus “distant” avec Cicéron parce que c’est l’un des conjurés qui prend en charge la narration.

V. R.-M. : Autre élément important, c’est une bd sur la parole. Donc, il fallait rythmer le récit pour ne pas en faire un long discours indigeste. Je souhaitais vraiment que l’histoire soit entraînante et donne envie de poursuivre la lecture. Cela passe tantôt par des décors variés (tribunal, bureau, campagne sicilienne, salle de boxe, …), tantôt par des inserts sur des actions (les boxeurs, les allobroges qui arrivent en voiture) tantôt par des gestes éloquents (la scène des Catilinaires fait de Cicéron presque un combattant). Cela se décide à l’écriture en premier lieu et au story-board où Thibaut pouvait proposer de montrer autre chose que ce qui était dit.

 

Voir la continuité entre la culture savante et la culture populaire, c’est voir en quoi chacune rejoint notre humanité.

 

J. W. : Beaucoup d’autres références notamment dans le titre des chapitres : western, super-héros,… C’est ambitieux.

V. R.-M. : L’histoire de Cicéron est tellement incroyable qu’on a l’impression qu’elle a été faite pour être scénarisée, qu’elle est déjà un objet dramaturgique. Les allusions culturelles sont donc venues assez naturellement. Pour moi, c’est vraiment une des fonctions de la culture : développer la capacité à créer des ponts entre différentes époques, différents modes de penser, différentes cultures, pour mieux réfléchir sur nous-mêmes. Voir la continuité entre la culture savante et la culture populaire, c’est voir en quoi chacune rejoint notre humanité. Est-ce ambitieux ? Peut-être. C’est la continuité de notre travail d’enseignant qui est une tâche extrêmement ambitieuse quand on y réfléchit.

T. M. : Oui, c’est ambitieux. On a reconnu tout de suite que c’était un projet ambitieux : vulgariser la biographie de celui qui reste le plus grand orateur de l’Antiquité romaine, c’est ambitieux. Donc on assume.

Mais encore une fois, les références sont autant d’aimants qui rapprochent Cicéron de nous. Si Catilina est une sorte de chef de la pègre, c’est parce que les époques Antiquité romaine/ prohibition américaine résonnent entre elles. Quand on sait que Cicéron (attention spoil!) va mourir assassiné, qu’on va lui couper les mains et la tête pour les exposer sur les Rostres, cela n’a rien à envier à un film de Scorcese avec Joe Pesci qui découpe ceux qui ne rentrent pas dans le rang!

De la même manière, rapprocher Rome et sa corruption de Gotham, c’est montrer qu’à chaque époque, des gens intègres se battent pour les bonnes valeurs (pour nous, ce sont les bonnes valeurs!) et le bien public. Le côté western rejoint le côté combattant de Cicéron : il dégaine des mots.

photo ©Émilie Sabot

 

J. W. : Merci pour la découverte pas à pas de ce travail créatif à deux mains. Nous pouvons annoncer un tome II en écriture. Et pour aller plus loin, Violaine Robert-Mas vous propose un dossier pédagogique qui accompagne la lecture de la bande dessinée. (accessible sur inscription, dans Le Club des Lecteurs/Ressources pédagogiques/Compléments au dossier historique)

 

A propos ju wo

Professeur de français et des options FCA et LCA dans l'académie de Lille. Passionnée de cultures antiques et de langues anciennes et attachée à leur rayonnement et à leur promotion dès l'école primaire. Co-responsable du concours ABECEDARIVM pour l’association ATC.

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