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Parenthèse (enchantée?): L’archéologie expérimentale et l’archéologie vivante

Je vous propose un entretien avec Yann Catherine, auto-entrepreneur, animateur en histoire et archéologie vivante, dans lequel il nous explique en quoi consiste son métier et quelles sont ses démarches professionnelles. Cet entretien a eu lieu courant juillet, a été retranscrit par les soins de celui qui a posé les questions et attentivement relu par celui qui a répondu. Comme souvent dans ce genre d’exercice, c’est au coeur questions improvisées que se situent les passages les plus intéressants. Je remercie aussi Jean-Paul Brethenoux, de l’association de reconstitution Drungo pour sa relecture et ses précisions, sur l’orthographe des noms de certains équipements reconstitués, notamment.

Vincent Bruni :
Bonjour Yann, tu es reconstituteur archéologique…

Yann Catherine (interrompant):
Je dirais plutôt que je suis animateur en histoire et archéologie vivante.

VB :
Très bien, c’est une précision importante. Peux-tu expliquer en quoi consiste ton métier ?

YC :
En fait, il s’agit de montrer visuellement, matériellement, au grand public, à monsieur tout-le-monde et aux enfants, une évocation de personnes ayant vécu à une période historique donnée. Pour ma part, les périodes que je présente sont l’Antiquité, plus précisément la période de la Guerre des Gaules et de la Guerre Civile césarienne, et également la période de conflit entre les Carolingiens et les Vikings (soit le IX siècle ap. J.-C.).
Pour aboutir à un résultat probant et surtout réaliste historiquement, cela demande de ma part des lectures, énormément de lectures d’ouvrage historiques sur les périodes concernées et une connaissance précise et actualisée des découvertes archéologiques relatives aux périodes que j’ai choisies, afin de bien connaître le contexte de ces époques et réaliser des costumes et du matériel les plus proches de la réalité. Il faut donc que je reconstitue les outils, les vêtements, les bijoux, les armes, telles qu’ils ont été produits à l’époque. Ensuite, il faut faire les tests, s ‘équiper avec ces objets et aller dans des musées, des écoles, des archéosites ou parfois des réunions pour proposer des démonstrations. Je fais en sorte de m’intéresser à ces périodes historiques, mais sur le territoire picard.

VB :
Tu évoques deux périodes, la Guerre des Gaules et la période carolingienne, mais tu dis vouloir travailler sur d’autres. Lesquelles ?

YC:
J’aimerais travailler plus tard sur la Guerre de Cent ans, qui a connu au moins deux épisodes fameux sur notre territoire, à savoir la bataille de Crécy et la signature de la paix à Piquigny. Je m’intéresse aussi à la Renaissance, plus particulièrement à la découverte du Canada, puisque, il faut le savoir, l’un des premiers Vice-rois du Québec était picard, il avait un château du côté de Quend et a fait construire le même au Québec.
Bref, mon but est de parler de l’histoire de la Picardie à travers des personnages historiques remarquables ou des événements importants.

VB :
Peux-tu nous expliquer quel a été ton parcours ? Comment es-tu devenu animateur en histoire et archéologie vivante ?

YC :
En fait, lorsque j’étais enfant, je voulais être prof d’histoire. Mais à mon époque, on ne reconnaissait pas la dyslexie. Alors, j’ai été considéré comme un élève perdu qui ne pouvait pas suivre et j’ai été orienté en voie professionnelle. J’ai donc passé un CAP de floriculture. Des années plus tard, dans mon métier d’alors, j’ai dû passer un bilan de compétences et c’est là que les personnes qui suivaient mon dossier m’ont expliqué que non, je n’étais pas bête, mais au contraire très intelligent et que je souffrais de dyslexie. J’ai mis dix-huit mois à essayer de résorber ce handicap. J’ai progressé et cela m’a donné le courage de quitter mon emploi d’alors et de reprendre des études. J’ai donc passé un DAEU (Diplôme d’Accès aux Etudes Universitaires), une VAE pour aller en licence. Je me suis inscrit en licence « patrimoine, tourisme et environnement » à l’UPJV, dans un cursus dirigé par Mme Carpy et M. Nivet. Suite à l’obtention de ma Licence, j’ai commencé à travailler chez les Ambiani en Novembre 2007 et c’est en novembre 2014, pour des raisons personnelles, que je quittais cet emploi. Depuis le 1 avril 2015, j’ai officiellement créé mon Auto-entreprise « Le Pic’Hardy », pour avoir la possibilité de proposer mes propres projets, très longtemps mis en attente.

VB :
Et plus précisément, la reconstitution archéologique, cela te vient d’où ?

YC :
En fait, parallèlement à mes activités professionnelles, avant ma reprise d’études, je faisais déjà de la reconstitution archéologique, pour assouvir ma passion pour l’histoire. En Seine-et-Marne, j’avais fondé « Fara I Vikingu » avec des amis : une troupe de reconstitution de la période viking. Au bout d’un an de prestations de la troupe, nous avions remarqué que lors des reconstitutions de bataille, les organisateurs de rencontres nous mettaient souvent face à des normands ducaux, ce qui est incohérent puisqu’il y a environ 150 ans d’écart entre les Vikings de Rollon (pour aller vite) et les Normands de Guillaume, Duc de Normandie. Nous avons alors décidé de nous lancer dans la reconstitution des Carolingiens, qui feraient face aux Vikings, puisqu’ils étaient de la même époque. C’était inédit.
Nos recherches ont été très difficiles parce que, question muséographie et histoire, mis à part Charlemagne, les Carolingiens nous ont paru laissés de côté. Si, à l’époque, on allait dans un musée pour demander à voir du matériel carolingien, on nous montrait soit du mérovingien, soit du capétien. Aujourd’hui, avec l’expérience, je peux distinguer du carolingien des deux autres (parfois, on nous disait même « tardo mérovingien » ou « proto capétien »…), mais lorsque nous nous sommes lancés, nous avons beaucoup tâtonné.
Selon moi, les Carolingiens ont, inconsciemment je pense, mauvaise réputation, car c’étaient de véritables fanatiques religieux, qui ont énormément tué en Europe au nom de Dieu. Il suffit de se rappeler la violence de Charlemagne face aux Saxons ou encore les harangues de Louis III à la bataille de Saucourt-en-Vimeu.
Bref, avec mes camarades, nous avons travaillé sur la période carolingienne et, en 2006, lors des Semaines Norroises de la ville d’Eu, notre travail a été apprécié par tous les participants, qui sont aussi des connaisseurs. Les Vikings étaient contents car ils allaient avoir sur qui frapper… (On est un peu un enfant quand on fait de la reconstitution). Mais c’est surtout auprès de la Confrérie Normande, le plus grand rassemblement de Normands Ducaux, que cela a beaucoup plu. Aujourd’hui, dans ce rassemblement de 19 associations normandes de reconstitution, on peut proposer, outre les Normands ducaux, un ost de cinquante combattants dont une demi-douzaine de cavaliers carolingiens.

VB :
Avec quels partenaires as-tu l’habitude de travailler ?

YC :
Comme je suis un ancien salarié des Ambiani, formé par M. Ludovic Moignet, j’ai la possibilité de revoir quelques partenaires avec lesquels nous travaillions à cette époque.

VB :
Peux-tu nous préciser ce que sont les Ambiani ?

YC :
C’est une troupe créée par Ludovic Moignet, il y a dix-huit ans maintenant, qui reconstitue la tribu gauloise des Ambiani, qui vivait sur le territoire d’Amiens et le long de la Somme, à l’époque de la Guerre des Gaules, soit des Gaulois du premier siècle avant. Ludovic Moignet a beaucoup fait pour développer l’association et a fini par en devenir le premier professionnel, puis, les Ambiani ont pu recruter deux autres professionnels, dont moi-même. A ce moment là, c’est M. Stéphane Gaudefroy, archéologue à l’INRAP, qui en est devenu le président, il a également pu y apporter son expérience. Le comité scientifique des publications de l’association montre aussi le sérieux de ses travaux. Les Ambiani beaucoup travaillé avec les communes de la Somme, les scolaires, les musées, les archéosites, les sites archéologique de la région, de France mais aussi dans l’Europe entière…

VB :
Peux-tu préciser quelle est la différence entre un archéosite et un site archéologique ?

YC :
Un site archéologique, c’est un endroit où il y a des fouilles, comme Briga, Gisacum ou Bagacum, pour citer les plus proches de nous. Souvent, ils proposent des visites, et s’efforcent de faire connaître leurs recherches au grand public par des journées, où ils font parfois appel à des troupes d’archéologie vivante. Un archéosite en revanche, c’est un terrain vierge où l’on construit des structures pour proposer de la reconstitution archéologique et de l’expérimentation, comme à Samara, à Asnapio ou à Marle, au musée des Temps Barbares.

VB :
Entrons maintenant dans le fond du sujet. Peux-tu nous expliquer ce que sont les expérimentations en archéologie vivante ?

YC :
Le plus parlant, pour bien faire comprendre de quoi il s’agit, ce serait de prendre un exemple et d’évoquer la forge. Pour la période gauloise, par exemple, on retrouve des objets forgés d’une qualité exceptionnelle, ce qui montre leur savoir-faire. L’archéologie nous montre aussi que les Gaulois forgeaient à ras du sol. Des textes l’évoquent aussi.
Donc, l’expérimentation, cela va consister à reconstituer une forge gauloise, selon les données scientifiques apportées notamment par l’archéologie PUIS de l’utiliser pour déterminer comment le forgeron pouvait s’y prendre pour forger tel ou tel objet. En fait, les articles d’historiens ou d’archéologues sont de la théorie, et expérimenter, c’est passer à la pratique. En utilisant des outils reconstitués de l’époque, le même type de métal que celui utilisé à l’époque, on va s’efforcer, par l’expérimentation, de retrouver un savoir-faire, de reproduire des objets avec les techniques supposées de l’époque. Ensuite, avec ces objets reconstitués – une serpe, une faux par exemple – on va essayer, par l’expérimentation, de retrouver leur utilisation probable, les gestes, la position du corps…

VB :
Donc, ce que tu décris ici, c’est l’archéologie expérimentale? Et sa mise en scène, ce serait l’archéologie vivante ?

YC :
Oui, c’est à peu près cela. Lorsque je prépare mes objets, je fais de l’expérimentation, et lorsque je les présente au public, de l’archéologie vivante.

VB :
Tu disais que les partenaires d’un expérimentateur sont les communes, les musées, les archéosites, les sites archéologiques et les scolaires. Y-a-t-il des dispositions particulières lorsque tu travailles avec ce type de public ?

YC :
Il faut être un peu plus précis sur le contexte, expliquer davantage, et nous sommes aussi dépendants des données matérielles, la taille de la salle par exemple.

VB :
Est-ce que vous proposez du « clef-en-main » uniquement ou bien vous pouvez vous adapter à un projet pédagogique ?

YC :
Les deux. Je peux venir faire du clef en main, mais je suis naturellement à l’écoute des enseignants qui me contactent. Je préfère même avoir des contacts avant. Ceux qui ont travaillé avec moi au moment des Ambiani savent de toutes façons comment nous travaillons. Je tiens simplement à préciser que pour la période de l’Antiquité il n’est pas question pour moi d’être en concurrence avec Les Ambiani. Je suis plutôt en complémentarité et que cela ne me pause aucun problème de me retrouver avec eux sur des projets communs lors d’interventions scolaires et autres. Les Ambiani proposent de présenter les Gaulois et moi je propose de présenter Rome à la fin de la République.

VB :
Alors, sur un tout autre sujet : quels sont les liens entre les animateurs en histoire et archéologie vivante avec le monde universitaire ? Toi qui es au carrefour de divers métiers (archéologues, scientifiques, conservateurs de musée), comme cela se passe entre ces différents professionnels et toi-même ?

YC :
Globalement, cela se passe bien. Parfois, on tombe sur des gens qui ne comprennent pas comment fonctionne la reconstitution, qui y sont réfractaires parce qu’ils considèrent que ce n’est pas scientifique, et que la valorisation des découvertes scientifiques, ce n’est que pour les érudits et les diplômés, et pas pour le grand public.
Par ailleurs, je remarque qu’il y a souvent des conflits larvés entre historiens et archéologues. Chacun défend sa paroisse, ce qui est normal, mais cela va parfois un peu trop dans la concurrence entre les disciplines. C’est dommage, parce que les deux devraient marcher main dans la main.
Les universitaires sont parfois méfiants parce qu’il y a dans la reconstitution archéologique des gens peu sérieux scientifiquement, qui ne se documentent pas et qui surtout tirent leur période d’investigation vers ce qu’ils voudraient qu’elle soit et pas vers ce qui est établi actuellement en fonction des données scientifiques produites par l’histoire et l’archéologie. Je comprends ces réticences des universitaires, mais il ne faut pas faire d’amalgame. La plupart des reconstituteurs sont certes des passionnés, mais ils sont sérieux scientifiquement.
Cependant, de plus en plus, je rencontre des universitaires très intéressés par ces démarches, comme M. Tahar Ben Redjeb de la DRAC Picardie ou M. Yoan Zotna du centre archéologique de Ribemont-sur-Ancre.

VB :
Ces universitaires intéressés, voient-ils l’archéologie expérimentale comme une démarche complémentaire de la recherche  ou comme un moyen de diffuser leurs recherches, de faire apprécier l’archéologie auprès du grand public ?

YC :
Un peu des deux, je pense. En tout cas, la démarche d’expérimentation commence à susciter leur intérêt. Gérard Fercoq du Leslay a tout de même participé à la construction de Samara. Tahar Ben Redjeb préside le festival du film archéologique d’Amiens, où l’on voit parfois, même si ce n’est pas en costume, des archéologues universitaires procéder à de l’expérimentation. Ces gens qui sont plutôt ouverts se disent eux aussi : « passons de la théorie à la pratique ».
Un autre exemple : Yves le Bechnec, archéologue, avait fait un film sur une de ses fouilles, un cimetière gaulois à Bobigny, lors de l’agrandissement de l’hôpital Avicenne. Dans ce documentaire, on le voit rencontrer, surle chantier de fouilles préventives, des Maliens, je crois. En discutant avec eux, il s’est avéré que dans leur pays, ils forgeaient comme on suppose que procédaient les Gaulois. On voit alors dans le film un travail d’expérimentation en archéologie d’époque gauloise avec ces Maliens. Ils ne sont pas en costume, mais ils permettent à l’archéologue de se rendre compte des techniques, de la position du corps etc. Bref, il y a de plus en plus d’archéologues qui se montrent intéressés par la démarche d’expérimentation.

VB :
Tiens, un bon exemple pour illustrer cela, ce serait que tu expliques ce dont tu me parlais hors microphone au sujet du crâne de Nithard.

YC :
Alors, Nithard était un descendant de Charlemagne, qui a vécu dans notre région. Il avait des responsabilités religieuses et il a relaté l’histoire de son temps. Il est mort sur un champ de bataille. Il a été inhumé à Saint-Riquier. Lors de travaux de rénovation de l’abbaye (en 1989, il me semble), on a retrouvé son corps, qui devait partir pour expertise en laboratoire. Mais, du jour au lendemain, ses ossements avaient disparu. Lors de nouveaux travaux, il y a trois ou quatre ans, on a retrouvé ses ossements, dans un sac ou un carton, dans l’abbaye de Saint-Riquier.
Les ossements ont alors été envoyés au laboratoire de Ribemont-sur-Ancre pour expertise. J’ai eu la chance d’être présent lors de ce moment qu’il a passé à Ribemont et d’avoir vu les ossements de près.
C’était un homme d’environ un mètre soixante neuf, possible qu’il était très bon cavalier car il avait les jambes très arquées, il devait monter régulièrement à cheval. Il avait une grosse blessure au crâne, qui a dû lui être fatale.
En fait, il y a eu une longue discussion, avant que j’arrive, pour savoir quelle était la nature de l’arme qui l’avait ainsi frappé, et vraisemblablement tué. Certains pensaient que c’était une hache, au vu de la largeur de la blessure. Mais on voyait une grande coupure au-delà de sa blessure. Du coup, d’autres disaient que c’était une épée. En voyant cette blessure, j’ai suggéré que l’arme utilisée devait être un long seax, une sorte de machette, qui a à peu près l’ épaisseur d’une hache, et qui a un seul tranchant, à la différence d’une épée. L’épée, c’est l’arme des guerriers, qu’ils ont seuls le droit de porter. Mais rien n’empêche un roturier d’avoir ce genre de machette et de l’utiliser sur le champ de bataille.
En tout cas, sur le crâne de Nithard, on voit bien l’impact, puis la coupure, alors je suppose qu’il a été frappé à la tête et que son adversaire a ensuite tiré son long seax pour le dégager du crâne, ce qui expliquerait la coupure. Ce sont les connaissances historiques, archéologiques, mais aussi l’utilisation de cet objet qui m’y ont fait penser. Maintenant, je ne suis pas médecin légiste, et peut-être que quelqu’un reprendra plus tard ce crâne pour l’examiner. Mais, d’après sa blessure et mon expérience, ça me semble une hypothèse tout à fait plausible.

VB :
Quels sont les difficultés que tu peux rencontrer dans ton métier d’animateur en histoire et archéologie vivante ?

YC :
On rencontre parfois des difficultés administratives, car nous ne rentrons dans aucune case administrative de métiers, ce qui peut poser problème pour certaines administrations. Par exemple, l’une d’entre elles m’avait référencé comme « formateur d’adultes ». Maintenant, je suis référencé en tant que « gestion des musées et services des musées », ce qui est plus cohérent.

VB :
Pourquoi ?

YC :
Eh bien, parce que je travaille beaucoup avec eux. Je peux faire des animations, je peux leur fabriquer du matériel, des costumes par exemple, pour leurs expositions, ou encore des boucliers, mais étant donné que je ne suis pas forgeron, je ne peux pas moi-même leur fournir des armes ou des outils. Je peux en revanche proposer des expositions temporaires de mes objets ou de mes costumes, ou être en complémentarité avec d’autres expositions itinérantes.

VB :
Comment fais-tu pour te procurer des armes alors ?

YC :
Je les achète ou bien je procède à du troc avec des artisans que je connais, qui sont compétents et sérieux quant à la reconstitution. Cela me permet d’avoir des costumes complets et cohérents.

VB :
Quel genre de costumes as-tu ?

YC :
Par exemple, pour la période de la guerre civile césarienne, j’ai quatre mannequins et neuf costumes différents. Je peux montrer un légionnaire et un centurion césarien et un couple identique du côté des pompéiens. Et je ne parle pas des costumes gaulois que j’ai confectionnés.

VB :
Tu parles de légionnaires césariens et de légionnaires pompéiens. Il y a une différence ?

YC :
Là, on est dans l’expérimentation, donc dans une hypothèse, qui peut être remise en cause par les découvertes, archéologiques notamment. Prenons le raisonnement au début.
Il y a une différence, déjà dans la zone de recrutement : César, par exemple, recrute en Gaule Cisalpine et Transalpine, chez les nouveaux citoyens. Alors, selon moi, pour les équiper, il ne va pas chercher de l’ équipement en Italie du sud, tenue par Pompée au début de la guerre civile, mais il va passer commande auprès d’artisans locaux, soit des Gaulois. Certes, les légionnaires de César vont avoir des gladii hispaniensis, parce que c’est l’arme standard, et, je suppose, ordre sera donné aux artisans de les fabriquer selon ces standards ; mais pour le reste, ce sera de l’équipement du cru, de l’équipement gaulois. Je n’ai pas inventé tout seul ce raisonnement, mais je le tire des conclusions de Matthieu Poux (2002) sur l’équipement du légionnaire en contexte tardo-républicain. Il y explique que le casque le plus fréquemment trouvé en Gaule Transalpine et Cisalpine est le coolus, un sorte de bol en bronze avec un rebord pour protéger la nuque, un casque typiquement gaulois. Dans un passage du Bellum Civile, César raconte que deux de ses légionnaires récupèrent l’équipement de soldats de Pompée morts au combat pour pouvoir infiltrer le camp ennemi. Ils prennent la tunique, le casque et le bouclier. Cela veut logiquement dire que ces équipements diffèrent entre césariens et pompéiens.
Pour le bouclier et la tunique, on n’en retrouve pas dans les fouilles, car c’est extrêmement périssable. Pourquoi César mentionne-t-il la tunique ? Est-ce une affaire de tissu ? De couleur ? Quant au casque, je pars du principe qu’ils sont produits par des forgerons gaulois, à la chaîne car les commandes de l’armée de César sont lourdes, et que donc ces artisans vont vers ce qu’ils font le mieux, à savoir le coolus. Voilà pour l’équipement des légionnaires césariens.
Du côté de Pompée, les choses sont différentes. Il recrute non en Gaule mais en Espagne, en Italie du sud et en Grèce. Quel type de casque portaient-ils ? Là encore, s’ils prennent, comme je le pense, les artisans du cru, en Espagne ou en Italie, le casque sera différent. Ce serait probablement un modèle type montefortino, que l’on trouve beaucoup dans ces zones là. Pour la tunique, du côté de César, ce serait plus du lin ou de la laine, plutôt de couleur marron ou rouge, couleur du proconsul. Mais il faut que les couleurs soient un peu différentes, pour éviter les confusions. Alors, pour reconstituer les tuniques, j’ai pris une couleur profonde et un tissu un peu gros pour les césariens, une couleur plus claire et un tissu plus fin pour les pompéiens, recrutés au sud. Pour le bouclier, j’ai supposé qu’il y avait des symboles de reconnaissance. Voilà pour les pompéiens.
Mais cela reste mon interprétation, personne n’est à l’abri d’une erreur…

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(En photo, les équipements reconstitués par Yann Catherine)

VB :
Merci. Pour clore cet entretien, une dernière question. Toi qui travailles beaucoup avec des scolaires, tu as dû avoir comme public de nombreux élèves latinistes ou hellénistes. En quoi, selon toi, est-il toujours important d’étudier ces langues dites mortes ?

YC :
Je trouve qu’il ne faut pas oublier ni le latin, ni le grec, ni le gaulois. Le grec, c’est le vocabulaire de la science ; le latin c’est une langue internationale, c’est la langue de la politique ; le gaulois, c’est une langue encore présente dans de nombreux champs lexicaux, comme ceux de l’agriculture ou des espaces naturels.
On parlait de mon cursus scolaire tout à l’heure. Lorsque j’étais en floriculture, je me retrouvais souvent face à du latin, car toutes les plantes ont un nom scientifique en latin, et c’est la langue internationale des fleurs. Pour commander une tulipe aux Pays-Bas, on donne son nom en latin. Dans un de mes autres métiers, qui n’avait rien à voir avec le latin et le grec, j’avais un collègue passionné qui parlait ces deux langues couramment. Il avait du coup une facilité déconcertante à apprendre d’autres langues, l’Allemand, l’Italien, l’Espagnol, qu’ils avaient apprises facilement.
Quant au gaulois, on devrait en parler aussi aux élèves. Il y a de nombreux mots gaulois qui sont passés dans notre langue, notamment aussi en argot. Trogna, cela signifie le visage, et ça a donné trogne; petite carriole à deux roues, en gaulois, ça se dit bagnola… On comprend mieux notre langue si on connaît mieux sa source, et ça nous donne une ouverture d’esprit, notamment vers l’Europe. Pour moi, c’est un contresens de diminuer ces langues tout en prônant la construction européenne.
Et, plus largement, les gens ne se rendent pas compte à quel point l’Antiquité baigne notre quotidien. Pour moi, il ne faut pas perdre cela et au contraire l’avoir toujours bien à l’esprit. C’est à cela que ça sert de les enseigner aux jeunes.

VB :
Je te remercie pour toutes ces explications.

YC :
De rien, c’est un plaisir d’expliquer ce que l’expérimentation en archéologie.

(Vous pouvez retrouver Yann Catherine Le Pic’Hardy, qui nous a aimablement fourni ses photos, sur sa page facebook)

A propos Vincent Bruni

Vincent Bruni
Professeur de Lettres Classiques au collège Millevoye d'Abbeville (Somme - 80). Intéressé par l'histoire de l'enseignement du latin, l'archéologie...

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