Entretien avec Marie Platon et Émilie Balavoine : Hercule, empereur au cœur de la ville rose

Entretien avec Marie Platon et Émilie Balavoine :

Hercule, empereur au cœur de la ville rose

 

“Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre de Marie Platon, professeur agrégée de lettres classiques et docteur en grec ancien, et enseignante en classes préparatoires, ainsi que d’Émilie Balavoine, professeur agrégée de lettres classiques dans le secondaire, et chargée de mission au musée Saint-Raymond de Toulouse. À l’occasion de la sortie de leur Petit Latin “Hercule empereur”, découvrez notre échange autour du patrimoine, de la mythologie et du latin !”

 Julie Wojciechowski

 

Julie Wojciechowski : Bonjour Marie, bonjour Émilie, pouvez-vous raconter à nos lecteurs comment vous est venue l’idée d’écrire sur Hercule ?

Émilie Balavoine : Quand Marie est venue au musée Saint-Raymond avec ses élèves de classe préparatoire, elle avait le souhait de les amener à écrire et c’est naturellement que son choix s’est porté sur les reliefs d’Hercule, qui sont le fleuron de la collection permanente. C’est un sujet que tout le monde connaît et qui plaît aux élèves (et aux adultes !) de tous les niveaux ! 

Marie Platon : Et c’est Émilie, chargée de mission au Musée Saint-Raymond (le musée archéologique de la ville de Toulouse), qui a eu l’idée de créer une histoire autour des marbres d’Hercule de la villa de Chiragan. À l’origine de notre projet, il y a la volonté de mettre en valeur et de faire connaître cette œuvre exceptionnelle de notre patrimoine local et de la replacer dans son contexte historique (le IIIe s. de notre ère, la tétrarchie) et géographique (la villa impériale de Chiragan, à Martres-Tolosane sur la route des Pyrénées).

Photographie : © Jean-François Peiré.

 

J.W. : Il a plusieurs Hercule… d’où le jeu de mots “Hercule empereur”, vous nous l’expliquez ?

M.P. : Hercule est un héros très connu des plus jeunes comme des moins jeunes, et très présent dans la culture aussi bien savante que populaire. Mais l’empereur Maximien, qui choisit le cognomen d’Hercule et se faisait représenter avec les attributs du héros grec, est une figure beaucoup moins célèbre, moins présente dans nos manuels et livres d’histoire. Ce qui nous intéressait, Émilie et moi, ce n’était pas simplement de raconter les douze travaux d’Hercule (des mythographes comme Hygin ou le pseudo-Apollodore l’ont très bien fait avant nous) mais de mettre en relation, en parallèle, les deux Hercule : le personnage légendaire et le personnage historique, comme l’ont fait les sculpteurs des marbres de Chiragan en donnant à leur Hercule les traits de Maximien.

 É. B. : En effet, il se trouve que les reliefs du musée offrent une lecture politique très riche et que peu de personnes connaissent. La tête d’Hercule sur les reliefs est semblable à celle de l’empereur Maximien Hercule qui est aussi présente dans la collection permanente ! La villa de Chiragan, placée sur le chemin de l’Espagne, a donc très probablement été décorée en hommage à cet homme politique… 

extrait p. 10-11

 

J.W. : Hercule, comme support de propagande !

É.B. : Oui. En échangeant, nous avons compris qu’il était très intéressant de dépasser la dimension mythologique pour explorer ce qui touche à la propagande politique.

M.P. : Cela permet aussi d’introduire une réflexion sur la communication politique et ses ressorts : lorsque Donald Trump utilise des IA pour se représenter en Superman ou Captain America, il n’a absolument rien inventé !

É.B. : Ce texte permet donc d’aborder autrement la mythologie et la propagande dans l’Antiquité. Et la forme du dialogue met bien en valeur l’une des destinations de ces reliefs : flatter l’empereur Maximien : le personnage du légat n’oublie pas de le souligner ! 

 

J.W. : Bien sûr, nous découvrons les douze travaux d’Hercule, mais vous ne vous contentez pas de décrire chaque marbre exposé au musée.

M.P. : Tout à fait. Plutôt qu’une série d’ekphraseis consacrées à chacun des marbres et qui auraient eu l’inconvénient d’être un peu statiques, nous avons préféré une approche plus vivante et dynamique, sous la forme d’une visite guidée, ce qui laisse place aux réactions et commentaires des spectateurs. La forme du dialogue semblait s’imposer à nous. C’était très amusant pour nous d’imaginer la manière dont ces œuvres ont pu être reçues à l’époque où elles ont été produites.

É.B. : Et nous avons trouvé que c’était un moyen original de présenter le mythe, en permettant une appropriation certaine de celui-ci. Nous avons convenu d’un dialogue pour permettre aussi aux élèves de s’investir plus encore en jouant les textes. C’est aussi une entrée en matière liée à l’E.A.C. qui peut se révéler très intéressante pour les collègues.

 

extrait du livre quatre p. 26-27

 

J.W. : C’est vrai que vous pensez aux visiteurs du musée, aux amateurs de mythologie, mais aussi aux élèves et à leurs professeurs.

É.B. : Le fait que ce soit de courts dialogues permet une utilisation aisée en classe dès le collège. Il me semble que c’est un support qui a plusieurs cordes à son arc ! Et pourquoi ne pas proposer aux élèves d’écrire (en latin ou en français) un nouveau travail d’Hercule ?

 

J.W. : Vous faites aussi un gros travail de reconstitution !

Photo : Daniel Martin (Licence ouverte-Etalab).

M.P. : Oui, il a fallu trouver comment combler les vides car beaucoup de ces marbres sont incomplets, et deux d’entre eux sont perdus (le lion de Némée, la biche de Cérynie). Même si cela ouvre un espace pour l’imaginaire et la fiction, nous souhaitions tout de même rester proches d’une forme de vérité historique. C’est la raison pour laquelle le lion de Némée n’est pas visible dans l’histoire car il est caché par l’ouvrier-peintre (c’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que toutes les sculptures antiques étaient polychromes).

 

J.W. : Une expérience à deux mains ?

M.P. : À plus que deux mains. Je dois mentionner aussi la contribution, au début du projet, de quelques-uns de mes étudiants de classe préparatoire à l’École des Chartes du Lycée Pierre de Fermat : Auxence, Noé, Aliénor, Tanguy, Jeanne, Émile, Loic, Mayeul, Lilian. Ils ont participé à un atelier d’écriture au musée à partir des marbres de Chiragan. Travailler avec Émilie a été un vrai plaisir, elle est aussi créative qu’efficace. Bref un vrai travail d’équipe!

É.B. : De mon côté aussi, écrire ce texte avec Marie a été une très belle expérience ! Elle est brillante et son latin est extrêmement agréable ! Elle s’est appliquée à rendre la vivacité du dialogue et grâce à sa maîtrise de la langue latine, tout semble simple ! Le travail avec Laure de Chantal nous a permis d’aller plus loin : ses suggestions et sa connaissance des écueils habituels de tels projets ont été très appréciables et grâce à elle, les enrichissements sont plus pertinents.

 

J.W. : Comment s’est déroulée l’écriture ?

M.P. : Notre collaboration s’est faite de manière très fluide car nous nous sommes bien complétées : Émilie a eu l’idée du scénario et elle a écrit un synopsis, ce qui a permis de donner une direction globale à l’histoire. À partir de ce canevas, j’ai écrit les dialogues directement en latin. En évitant ainsi le passage par le “thème”, j’espérais donner un tour plus spontané, naturel, enjoué aux conversations des personnages.

É.B. : Je me suis ensuite chargée de la traduction en français, et nous nous sommes réparti la rédaction des notices et enrichissements culturels. Là encore, c’était très simple ! Le sujet est riche et nous avions beaucoup d’éléments à proposer ! 

Pour rester en lien avec le dialogue voici l’enrichissement sur l’hydre :

Un animal surprenant

« Hydre » est un nom féminin d’origine grecque qui peut prendre trois sens en français: dans la mythologie, comme ici, c’est un animal fabuleux élevé par Junon elle-même en prévision

d’un combat contre Hercule. Il prend la forme d’un serpent d’eau particulièrement difficile à combattre car à chaque fois qu’on coupe l’une de ses neuf têtes, deux repoussent. À noter: le nombre de ses têtes varie selon les auteurs entre une et plusieurs centaines. C’est Hésiode (auteur grec du VIIIe siècle avant J.-C.) qui raconte la généalogie de ce monstre dans la Théogonie

L’hydre désigne par métaphore un problème qui semble grossir en dépit et en proportion des efforts faits pour le résoudre. C’est aussi un polype qui vit dans les eaux douces; ses tentacules (entre 6 et 10) ont la propriété de se régénérer rapidement lorsqu’elles sont coupées, d’où son nom. Le mot Ὕδρα (hydra) est par ailleurs emprunté au grec. La racine hydro est d’ailleurs présente en français dans de nombreux termes en lien avec l’eau, comme par exemple « hydraulique » (qui utilise l’énergie de l’eau), « hydrophobie » (peur de l’eau), « hydrosoluble » (qui fond dans l’eau).

Enfin, c’est, dans les fictions des comics de l’éditeur américain Marvel, une organisation terroriste ; elle apparaît par exemple dans Captain America et dans Les Avengers.

Exemple d’enrichissement p. 30-31

M.P. : J’ai dû réécrire et remanier les écrits de mes étudiants en profondeur pour les adapter à nos contraintes narratives et aux exigences éditoriales des Belles Lettres, mais j’ai conservé quelques-unes de leurs belles trouvailles scénaristiques, comme par exemple quand le légat évoque sa nourrice grecque, qui lui racontait l’histoire des oiseaux du lac Stymphale lorsqu’il était enfant.

É.B. : Les relectures que nous avons pu faire en nous appuyant sur des personnes hautement qualifiées (que nous remercions !) nous ont permis d’affiner plus encore ce travail : c’est un vrai travail d’équipe !

Par Didier Descouens — Travail personnel, CC BY-SA 4.0 Wikimedia commons

 

J.W. : En conclusion, tous au Musée Saint-Raymond de Toulouse !

M.P. : Un grand oui, nous espérons que notre Hercule empereur donnera envie aux lecteurs de venir visiter les collections archéologiques du musée s’ils ne les connaissent pas encore, et aux collègues enseignants d’y amener leurs classes. Ils ont un service éducatif super !

É.B. : C’est en effet l’occasion de découvrir des œuvres exceptionnelles…

 

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Pour aller plus loin :

Travaux, abdos, fessiers

A propos ju wo

Professeur de français et des options FCA et LCA dans l'académie de Lille. Passionnée de cultures antiques et de langues anciennes et attachée à leur rayonnement et à leur promotion dès l'école primaire. Co-responsable du concours ABECEDARIVM pour l’association ATC.

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