Entretien avec Pierre Antoine Adad et de Théo Gibert :
Clélie, nouvelle histoire romaine
Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre de Pierre Antoine Adad et de Théo Gibert qui proposent de mettre en avant la figure de Clélie dans la collection Les Petits Latins. Leur pari ? Faire lire un tout premier livre en latin, qui plus est, portant sur un épisode charnière de l’histoire romaine. Leur originalité ? Convoquer le roman de Madeleine de Scudéry et ses mille rebondissements.
Clélie, ou comment une aventure sentimentale embrasse l’histoire romaine.
Julie Wojciechowski
Julie Wojciechowski : Un vrai livre pour débutants ou un livre pour vrais débutants, je tiens à le souligner. Et vous le faites aussi en avant-propos.

Théo Gibert : Les collègues d’anglais font acheter ou distribuer à leurs collégiens de petits livres unilingues qu’ils lisent en classe ou à la maison. Pourquoi pas nous ? Pourquoi ne pas leur montrer dès le début que l’étude de la langue a d’autres finalités que de retenir des tableaux de déclinaison ?
En concevant Clælia nous avons poursuivi un objectif très ambitieux : rendre possible la lecture d’un maximum de pages à partir d’un minimum de connaissances. Avec quelques notions très élémentaires, le débutant peut s’immerger dans un texte latin. Et peut-être entrevoir la satisfaction bien particulière que procure la lecture d’une langue ancienne. Ne le lui cachons pas plus longtemps, le latin a partie liée avec le plaisir ! Maintenant, je sais que répondre aux élèves de cinquième lorsqu’ils me demandent : « Qu’est-ce qu’on saura faire au bout d’une an de latin ? »

Pierre Antoine Adad : Sans plaisanter, c’est peut-être même le livre en latin le plus facile à lire au monde. C’est en tout cas notre intention ! Sa lecture présuppose des connaissances réduites aux deux premières déclinaisons et au présent de l’indicatif. Elles sont toutes contenues dans les premiers chapitres du manuel Gradatim.
Et en même temps, comme vous le dites, nous avons voulu concevoir un « vrai livre », au sens au moins où ce n’est pas qu’une simple boîte à outils pour progresser en latin, ni un manuel scolaire vaguement déguisé en récit. En tirant parti à la fois de la Clélie « historique » (celle l’Histoire romaine de Tite-Live) et de la Clélie « romanesque » (celle du roman Clélie, de Madeleine de Scudéry), nous espérons donner à tout latiniste le plaisir de pouvoir lire une histoire d’amour de bout en bout intégralement en latin, et ce, dès son premier trimestre d’apprentissage.
J.W. : Vous accompagnez le lecteur qui (re)découvre le tumulte de la fin de la Royauté.

T.G. : En effet, le récit prend place en 509 av. J.-C., une époque charnière où Rome chasse ses rois pour se constituer en République. C’est un contexte politique bouleversé : le tyran Tarquin le Superbe, chassé de la ville, cherche des alliés en Étrurie et convainc le puissant roi Porsenna d’assiéger Rome pour l’aider à reprendre le pouvoir. Les lecteurs du XVIIe siècle trouvaient ces évènements historiques déjà captivants en eux-mêmes. Et ils avaient raison ! Mais l’histoire romaine captivait encore plus si elle servait de toile de fond à une intrigue amoureuse. Et c’est ce que Madeleine de Scudéry leur a donné : l’histoire d’un amour impossible entre une noble romaine et un prince étrusque, sur fond de guerre entre les deux peuples. Tout est dans le titre : Clélie, histoire romaine. Nous espérons qu’il en ira de même des latinistes du XXIe siècle, qui en trouveront le condensé dans notre petit volume.

J.W. : Les Romains créent des exempla. Horace qui n’est autre qu’Horatius Coclès, est un de ces héros exemplaires. Pourquoi cette figure féminine dépasse les modèles masculins ?
P.A.A. : L’historien Tite-Live concevait l’histoire comme un recueil d’exempla, des modèles de vertu et de courage à imiter. Il a en effet glorifié des figures masculines comme Horatius Coclès, qui a défendu seul un pont contre l’armée ennemie, ou Mucius Scævola.
Cependant, l’exploit de Clélie transcende ces modèles. Alors qu’elle est livrée en otage, elle parvient à s’échapper en traversant le Tibre à la nage sous les traits ennemis. Tite-Live lui-même souligne que le roi Porsenna jugea cet acte de bravoure « au-dessus de ceux de Coclès et de Mucius ». Clélie incarne une nova virtus, un courage extraordinaire et une grandeur d’âme féminine capables de dépasser les vertus viriles romaines traditionnelles.
J.W. : Même si Clélie est le personnage secondaire au début de votre roman, vous finissez par lui donner une voix qu’elle n’avait pas chez Tite-Live.
P.A.A. : C’est une observation très juste. Chez Tite-Live, Clélie accomplit un exploit physique indéniable, mais l’historien antique ne la fait jamais parler. C’est la romancière Madeleine de Scudéry, dans son œuvre du XVIIe siècle, qui a inventé de toutes pièces une situation où l’amante prend la parole. D’une otage muette, elle a fait une femme de conviction qui manie avec brio l’art de la rhétorique.

T.G. : Dans notre chapitre 10, nous nous inspirons de ce passage pour donner au lecteur débutant une première idée de l’éloquence romaine. Clélie prononce un véritable plaidoyer devant le tribunal du roi Porsenna pour défendre son amant Aronce. Cette scène de tribunal constituait déjà le point culminant du roman de Scudéry, dont les lecteurs contemporains étaient férus de belle éloquence.
J.W. : Son enseignement dépasse la virtus (vertu) romaine, je pense à la « Carte de Tendre » qui donne au lecteur une définition de l’amitié.
T.G. : Tout à fait. Au fond, Clélie est plus connue pour l’épisode de la « Carte de Tendre », inventée de toutes pièces par Madeleine de Scudéry, que pour les quelques lignes que lui accorde l’historien romain. Dans un passage du roman resté célèbre, Clélie s’entretient longuement avec son entourage sur l’amour et l’amitié. Elle affirme alors qu’elle conçoit l’amitié comme un pays dont la traversée est longue est difficile. Ses proches lui demandent instamment d’en tracer la carte, ce qu’elle finit par accepter de faire. C’est la fameuse « Carte de Tendre », qui indique le chemin à suivre pour se rendre du village de « Nouvelle Amitié » à la région de « Tendre amitié ». Si vous suivez la route qui passe par des étapes telles que « Sincérité », « Générosité », « Respect », « Obéissance », vous avez toutes les chances de gagner l’une des trois localités situées sur cette terre lointaine. Mais si vous vous égarez dans entre les bourgades de « Perfidie », de « Médisance » ou de « Négligence », vous risquez d’échouer sur les écueils de la mer d’Inimitié. Ce chapitre de Clélie, histoire romaine a été immédiatement reçu comme un manifeste de la grande préciosité. Pour faire court, la préciosité est un idéal de sociabilité fondé sur un élitisme féminin.

P.A.A : Madeleine de Scudéry est la représentante la plus connue du milieu de Rambouillet, haut lieu de cette sensibilité précieuse. La « Carte de Tendre » est souvent citée pour illustrer ce courant… mais presque jamais lue ! Notre petit ouvrage comprend une version très simplifiée de ce texte, qui peut en donner un avant-goût.
J.W. : Vous maniez l’art du cliffhanger et des rebondissements. Avez-vous cherché à renforcer la tonalité dramatique d’une histoire déjà extra-ordinaire sous le calame de Tite-Live et la plume de Madeleine de Scudéry ?
P.A.A. : Le roman original de Madeleine de Scudéry est un immense roman-fleuve comptant des milliers de pages, caractérisé par une succession d’aventures, de récits enchâssés et de péripéties retardant l’union des amants. Il a fallu faire des choix pour adapter cette œuvre monumentale dans un format (très) court. Ainsi, tout en préservant une forme d’enchaînement de retardements afin de conserver cette dynamique romanesque propre aux romans d’aventures de type grec (dont s’inspire Scudéry), nous avons condensé et, nécessairement, renouvelé partiellement l’action.
J.W. : La romance est une lecture très tendance. Était-ce un choix conscient de surfer sur cette vague ?
P.A.A. : Plus que de surfer sur une mode contemporaine, il s’agissait de renouer et de rendre hommage aux origines du roman français ! L’histoire d’amour entre la Romaine Clélie et le prince étrusque Aronce n’est relatée par aucun historien romain. Il n’est même pas certain qu’ils se soient un jour rencontrés. C’est Madeleine de Scudéry qui a imaginé de toutes pièces cette intrigue amoureuse pour rendre plaisante la lecture des événements austères de la fin de la royauté. L’amour est ici le moteur de l’action et permet d’explorer de subtils dilemmes moraux, comme le choix entre sa patrie et l’être aimé. Et cela a fait de ce roman une lecture précisément très « tendance » au XVIIe siècle, puisque Clélie, histoire romaine fut un véritable best-seller.
J.W. : Sans divulgâcher la fin, pourquoi ce point d’orgue poétique ?
T.G. : Le roman de Madeleine de Scudéry s’achève par un quatrain à la gloire de Clélie (« Son courage est encor plus grand que sa beauté… »). Nous en proposons une traduction en hexamètres, pour donner au débutant de premières notions de poésie latine. Pour tout dire, ce n’est pas du grand art, car il a fallu, en les composant, respecter nos propres contraintes pédagogiques : tout à l’indicatif, pas de voix passive, pas de troisième déclinaison… Ou alors c’est une sorte d’expérimentation oulipienne sur le mètre latin !

P.A.A. : On boucle ainsi la boucle de notre double approche linguistique et littéraire : le lecteur a eu une idée du récit historique, du roman d’amour à l’antique, de la prose oratoire, et pour finir de l’épigramme latine. Comme le roman français, notre adaptation latine s’achève par un clin d’œil au poète Anacréon, grand maître grec de la forme de l’épigramme. Car chez Scudéry, c’est Anacréon en personne qui se trouve au bon endroit et au bon moment, c’est-à-dire à Rome, pour célébrer la gloire de Clélie !
Pour feuilleter l’ouvrage :
https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782377751532/claelia-clelie
Arrête ton char Langues & Cultures de l'Antiquité
Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre de Pierre Antoine Adad et de Théo Gibert qui proposent de mettre en avant la figure de