Guerres & histoire #27 – Hannibal contre Rome : l’énigme de la défaite carthaginoise


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Editeur : Guerres & Histoire (Sciences & Vie)

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Édito de Jean Lopez, directeur de la rédaction :

Cannes, 216 avant J.-C.: la victoire tactique parfaite. Une idée simple, lumineuse ; un piège séduisant par son esthétique et sa mécanique ; la destruction quasi intégrale du corps de bataille ennemi, pourtant deux fois plus nombreux, et un rapport de pertes de 1 à 7 ou 8 en faveur d’Hannibal. Cette bataille modèle, acmé de la deuxième guerre punique, qui survient après deux autres succès fracassants, sur la Trébie et au lac Trasimène, a été la plus étudiée de l’histoire militaire. Charles XII de Suède, Frédéric II de Prusse, Bonaparte, Moltke l’Ancien, Schlieffen, Eisenhower, Norman Schwarzkopf, pour ne parler que d’eux, l’ont méditée et retournée en tous sens, citée comme modèle absolu. Schlieffen, plus que tout autre, a cédé aux sirènes de Cannes au point d’imaginer d’après elle, en 1905, une bataille géante, sur un théâtre mille fois plus grand et avec dix fois plus d’hommes, pour mettre la France hors de combat en six semaines. Il y a dans la deuxième guerre punique une seconde et bien plus fondamentale raison de méditer : pourquoi Rome n’a-t-elle pas reconnu sa défaite au soir de Cannes ? Pourquoi n’est-elle pas entrée en négociation avec le Carthaginois borgne, comme celui-ci, en digne héritier des stratèges hellénistiques, s’y attendait ? Pourquoi la République au bord du gouffre n’a-t-elle même pas voulu payer les rançons de ses 10 000 prisonniers de Cannes, préférant racheter (plus cher !) et armer 8 000 esclaves en échange d’une promesse d’affranchissement ? Parce que, parmi les sénateurs, plusieurs sentaient et comprenaient que, quelle que soit l’ampleur d’un succès tactique, il ne délivre pas automatiquement le succès politique. Une bataille perdue n’est pas une guerre perdue. Le fossé entre la bataille, voire l’opération ou la campagne, et la guerre tout entière est immense. Il y a dans cet espace les mille jeux possibles des ressources profondes du camp mis en difficulté, la volonté de ses dirigeants politiques et militaires, ses alliés, les difficultés prévisibles de l’adversaire sur lesquelles on peut faire fond pour imaginer le redressement. La France après le Sedan de 1870, l’URSS après les six encerclements géants de 1941, ont, dans de tout autres contextes, refusé de prendre l’arbre de la défaite pour la forêt du conflit. C’est bien cela qui faisait enrager de Gaulle en 1940. Que l’armée française ait perdu la première manche, passe encore. Mais que le pouvoir politique ait abandonné le combat, alors qu’il possédait quantité d’atouts dans sa manche, voilà qui constituait à ses yeux une faute si impardonnable qu’elle confinait à la trahison. Pétain n’avait ni les yeux ni le coeur de Quintus Fabius Maximus. Le Romain pensait et voyait le conflit à l’échelle, immense pour lui, de tout le bassin méditerranéen, et il aurait tout sacrifié à la survie de sa République sacrée ; le maréchal de France affectait de croire que tout s’était joué dans l’espace minuscule entre Flandres et Loire et, à ses yeux, la République ne valait pas la corde avec laquelle il allait la pendre. Inoxydablement vôtre.

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