Soirée Cult de la Casemate de Grenoble : Hunger Games dans l’oeil des experts

En partenariat avec la Casemate de Grenoble (https://lacasemate.fr/) “Arrête Ton Char !” vous propose le compte-rendu de l’interview de Robert Delord dans le cadre de la Soirée Cult consacrée par la Casemate à la trilogie Hunger Games

Les “Soirées Cult’” sont des soirées animées et conviviales organisées par la Casemate de Grenoble où l’on rencontre des experts, scientifiques ou passionnés, pour décrypter des séries ou films phares du moment. Ces soirées sont particulièrement conviviales. En effet, qui dit Soirée Cult’ dit forcément quiz, pause gourmande et autres jeux…

Dans le cadre de la Fête de la Science spéciale Sport et Sciences et à quelques semaines de la sortie du préquel, c’est la série des Hunger Games qui est passée à la moulinette le jeudi 12 octobre !

– Robert DELORD, enseignant de lettres classiques et spécialiste de la réception de l’Antiquité dans la culture populaire a abordé la question de l’inspiration antique (historique et mythologique) dans les Hunger Games.

– Sophie PANEL, économiste et enseignante à Sciences Po Grenoble a évoqué les régimes autoritaires et les révoltes populaires dans la saga au regard des mouvements historiques.

Retrouvez l’annonce de l’événement sur le site de la Casemate

https://lacasemate.fr/programmation/soiree-cult-hunger-games-dans-loeil-des-experts/

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INTERVIEW 

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Bonjour Robert, vous êtes enseignant en lettres classiques au collège Daniel Faucher à Loriol dans la Drôme et président de l’association “Arrête ton char !”, dédiée à la promotion des Langues & Cultures de l’Antiquité, du primaire à l’université. Vous êtes aussi formateur, auteur et conférencier et vous vous passionnez pour les références à l’Antiquité dans la culture populaire. 

Vous connaissez bien Hunger games pour l’avoir déjà décortiqué dans des articles et interview que l’on peut retrouver en ligne et ce soir c’est à notre tour de bénéficier de votre expertise ! Avant d’entrer dans le vif du sujet, est-ce que je peux vous demander quel est votre personnage préféré de la série et pourquoi ? 

– Mon personnage préféré est sans doute Caesar FLICKERMAN, le présentateur vedette des Hunger Games, qui interviewe les tributs des 39e aux 75e jeux. Il est le fils de Julius FLICKERMAN (Julius… Caesar !) dont il a pris la suite en tant que présentateur officiel des Hunger Games. 

– Dans le film, il est interprété par le truculent Stanley TUCCI, et c’est lui qui par son humour, sa verve et son optimisme transforme cette tuerie de jeunes gens que sont les Hunger Games en divertissement de télé-réalité. Il est l’arme de propagande du Capitole sans laquelle rien ne serait possible.

Caesar Flickerman présentant les Hunger Games

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Lorsqu’on parle de la saga Hunger Games, on pense souvent aux références à la société du spectacle et à la télé-réalité ou bien encore au genre de la Battle Royale, popularisé par le film japonais éponyme sorti en 2000 ou sa réécriture plus récente avec la série Squid Game. Pourtant, un certain nombre d’indices nous font penser que les racines de cette saga sont beaucoup plus anciennes. Suzanne Collins elle-même ne s’en cachait pas…

Il y a je pense trois éléments de biographie à retenir concernant Suzanne COLLINS :

– Sa mère lui a transmis la passion de la mythologie gréco-romaine, de la Science-Fiction et de l’oeuvre de Shakespeare (l’intrigue des Hunger Games a des accents shakespeariens) ; Suzanne COLLINS est également passionnée d’étymologie et de botanique qui lui ont inspiré un certain nombre de noms de ses personnages (Katniss, Primrose…).

– Son père, militaire dans l’armée de l’air et historien militaire (doctorat en science politique) lui a lu les Vies parallèles de PLUTARQUE (nom choisi pour l’un des personnages principaux), des récits de vies d’hommes illustres grecs et romains, dont la Vie de Crassus qui raconte l’histoire de SPARTACUS, un  homme libre d’origine Thrace qu’on a jeté dans l’arène des gladiateurs et qui s’en est échappé pour prendre la tête d’une rébellion de 100.000 esclaves contre le pouvoir romain. Ce n’est pas sans rappeler le scénario de la trilogie Hunger Games.

– Enfin, Suzanne COLLINS avoue elle-même être passionnée par le mythe de Thésée et du Minotaure et par les films de gladiateurs dont elle déclare s’être inspirée, notamment le film Spartacus de Stanley KUBRICK (1960 avec Kirk DOUGLAS).

 

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On le voit ici, cette saga s’appuie sur ces personnages mythologiques et sur le concept du mythe du héros, établi par Joseph Campbell et qui a servi de base à un grand nombre de scénarios hollywoodiens. Dans ce cadre-là, pouvez-vous expliquer en quoi les références antiques et mythologiques sont importantes dans “Hunger Games” et comment elles enrichissent l’histoire ?

– La référence au mythe de THESEE fait de Katniss une nouvelle Thésée. Elle fournit le cadre et l’enjeu de l’histoire : pour rappel, les Hunger Games ont été pensés comme une pénitence des 12 districts qui ont eu l’audace de se rebeller contre le Capitole 74 ans auparavant ; de même, le tribut des 7 jeunes filles et 7 jeunes hommes que le roi d’Athènes, Égée, doit offrir au Minotaure tous les neuf ans est une pénitence imposée par Minos dont Égée a tué le fils Androgée.

– La question que se pose d’emblée le lecteur et le spectateur, c’est : quel moyen, quel “fil d’Ariane” Katniss et Peeta, les deux tributs du district 12 vont-ils trouver pour sortir vivants de l’arène-labyrinthe ?

– Le parallèle avec la GLADIATURE fournit aux lecteurs et aux spectateurs des références à une réalité historique, les combats de gladiateurs, connus de tous, qui parlent à notre inconscient collectif et rendent réaliste ou du moins plausible cette histoire de SF de l’arène des Hunger Games.

– Toutes les références à l’Antiquité dans les Hunger Games, références mythologiques, références héroïques ou guerrières mais aussi l’architecture monumentale du Capitole qui rappelle l’architecture fasciste de MUSSOLINI, concourent à donner à la saga un souffle, une dimension épique.

Vue aérienne de la grande avenue du Capitole durant le défilé des tributs sur des biges.
Reconstitution du Circus Maximus surplombé par la colline du Palatin.

 

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Pouvez-vous citer des exemples spécifiques de noms de personnages, de lieux, d’animaux ou d’événements dans la série qui font référence à la mythologie ou à l’Antiquité ?

La trilogie comprend au moins 25 noms de personnages inspirés de l’Antiquité : certains uniquement pour la sonorité du nom, d’autres avec une référence claire à la mythologie ou l’Histoire antique. Je ne prendrai que quelques exemples :

– KATNISS : le prénom Katniss désigne une plante aquatique aux feuilles en forme de pointes de flèches dont le nom Sagittaria Sagittifolia est une référence au Sagittaire, “le porteur de flèches (sagitta). Du fait de ses talents d’archères, Katniss est évidemment une réinterprétation de la déesse ARTEMIS-DIANE chasseresse. 

– BRUTUS, ancien vainqueur des Hunger Games originaire du district 2 : son prénom vient de l’adjectif latin brutus, a, um qui était utilisé comme surnom et signifiait, “idiot, stupide”.

– CRESSIDA, réalisatrice des clips de propagandes des rebelles dans le district 13 : elle emprunte son prénom à la fille du devin grec CALCHAS dans l’Iliade d’HOMERE (celui qui explique pourquoi Artémis empêche les navires grecs de prendre la mer pour Troie – Agagmemnon lui avait manqué de respect) et qui contribue à la ruse du cheval de Troie.

– CASTOR et POLLUX, caméramen du district 13 pour la rebellion : ils reprennent les prénoms des fils jumeaux mortels de Léda et Zeus ; ils sont le symbole de la jeunesse en âge de porter les armes.

– SENECA CRANE, haut juge des 1ers Hunger Games auquels participent Katniss et Peeta : le livre ne précise pas les circonstance de sa mort, mais dans le film, le président Snow le contraint à se suicider en mangeant des baies de sureau mortel. On peut rapprocher ce suicide forcé de l’épisode de l’Histoire romaie où l’empereur NERON, en 65 p.C., contraignit SENEQUE (Seneca en latin), son ancien précepteur à se suicider en s’ouvrant les veines.

La mort de Sénèque”, par Manuel Dominguez, 1871 / Wikimedia Commons

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En ce moment, c’est la Fête de la science sur la thématique “sport & science” et si nous avons choisi Hunger Games, ce n’est pas totalement par hasard. Nous pensions notamment aux Jeux du cirque et aux Jeux Olympiques. Quelles sont les similitudes et les différences entre les Hunger Games et les jeux de gladiateurs de l’Antiquité romaine… ou même le sport actuel ?

La gladiature

– Les combats de gladiateurs étaient très codifiés contrairement à l’image que s’en fait le grand public et donc très loin de la barbarie des combats dans l’arène des Hunger Games : il y a toujours un arbitre ; le but recherché n’est pas la mort à tous les coups ; on pense que seulement 10% des combats se terminaient par la mort d’un des combattants ; les gladiateurs blessés étaient soignés par les meilleurs médecins (GALLIEN).

– Dans ces livres, Suzanne Collins utilisent de nombreuses références qui témoignent d’une très bonne connaissance du monde de la gladiature :  

> repas somptueux avant le combat // cena, dîner fasteueux des gladiateurs la veille des jeux

> parade costumée des tributs sur les chars // pompa dans la ville et dans le cirque

> mentors, anciens vainqueurs des jeux censés coacher les tributs // doctor, entraîneur des gladiateurs

> Les Hauts Juges, organisateurs des jeux pour le compte du Président Snow (Seneca Crane puis Plutarch Heavensbee) // editor : lui seul a droit de vie et de mort ;     etc.

Paire de gladiateurs et arbitre.

Les Jeux Olympiques

Les Hunger Games présentent également des similitudes évidentes avec les jeux olympiques.

– Tout d’abord, la devise « May the odds be ever in your favour » qui ouvre le massacre des tributs et platement traduite dans la version française par « puisse le sort vous être toujours favorable » fait clairement allusion aux puissances supérieures (divinités ?) en l’honneur desquelles les jeux sont organisés. 

– De même, les vainqueurs des J.O. et des Hunger Games ainsi que leur ville d’origine reçoivent une récompense qui leur permet de vivre dans l’abondance jusqu’à la fin de leur vie.

– Enfin, les Hunger Games, dont les concurrents sont âgés de 12 à 18 ans, rappellent étrangement les rites de passages antiques imposés aux jeunes pour passer à l’âge adulte.

– On pense évidemment à l’Agogé (ἀγωγή), l’éducation militaire sévère et violente imposée aux jeunes spartiates. Dans les Hunger Games, on découvre que les tributs des districts 1 et 2 son des tributs de carrière, spécialement entraînés pour être victorieux aux jeux de la faim.

« On envoyait chaque jeune homme nu, en lui enjoignant d’errer toute une année à l’extérieur, en volant ce dont il avait besoin pour subsister, de manière à n’être visible pour personne. Ceux qui avait été vus quelque part étaient châtiés. » (Platon) 

« Il s’agissait encore de sortir de la ville en armes et de massacrer autant d’esclaves que possibles. » (Aristote)

– À Athènes, les jeunes guerriers devaient quant à eux survivre dans les bois, tandis que les concurrents des Hunger Games évoluent dans une jungle épaisse.

Poterie à figures rouges. Détail d’un vase: la victoire couronne un athlète d’une branche d’olivier.

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Que représentent la mode extravagante du Capitole et l’attitude des personnes qui y vivent ?

– Effectivement, ce qui frappe le plus au Capitole, c’est la mode extravagante de ces habitants, l’étalage de richesses, la profusion de nourriture.

Par exemple : lors de la réception au palais de Snow, les convives se font vomir pour pouvoir remanger. On peut rapprocher le remède utilisé par les habitants du Capitole à la plume d’oie avec lesquelles les Romains se faisaient vomir lors des dîners pour pouvoir ingurgiter la dizaine de plats qui composaient le menu. 

– Toute cette débauche dans le Capitole contraste avec la pauvreté des districts de Panem qui travaillent pour fournir toutes les ressources nécessaires au Capitole et nourrir ses habitants privilégiés. Or, on le lit chez Suzanne COLLINS, ce sont les districts qui produisent les ressources alimentaires qui souffrent le plus de la famine.

=> Le film est clairement un représentation d’un esclavage moderne post-apocalyptique : les habitants du Capitole sont les maîtres, les habitants de Panem sont  les esclaves qui produisent dans des districts – latifundia tout ce qui est nécessaire au confort et à la richesse de leurs maîtres.

– Il faut rappeler que le mot PANEM qui désigne le régime totalitaire qui s’est formé après la destruction des Etats-Unis, est emprunté à un vers du poète satirique romain du Ier s. p.C. JUVÉNAL. Dans ce vers, le poète critique ses contemporains  auxquels il reproche de ne se préoccuper plus que de leur nourriture et de leurs loisirs : panem et circenses, “du pain et des jeux”.

– On peut aussi y voir une reprise de la caricature de la décadence des Romains par les peintres académiques ou POMPIERS du XIXe s. Cf. Les Romains de la décadence, Thomas COUTURE, 1847 (Musée d’Orsay, Paris). Ces Peintres pompiers ont d’ailleurs beaucoup influencé le genre du film péplum dans les années 60 et Ridley SCOTT a avoué avoir voulu leur rendre hommage dans son film Gladiator.

Les Romains de la décadence, Thomas COUTURE, 1847 (Musée d’Orsay)

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Dans quelle mesure, au-delà de la Rome impériale, cette décadence peut-elle être rapprochée de nos sociétés contemporaines ? 

Je vois deux rapprochements possibles avec le monde contemporain : 

– D’abord le creusement des écarts entre les classes sociales : avec la mise en place d’un système politique et économique qui permet que des gens deviennent de  plus en plus riches en s’enrichissant sur le dos des autres, tandis qu’une grande majorité devient de plus en plus pauvre et sont de plus en plus opprimés, ce qui se termine inexorablement par des révoltes serviles avecc ou sans gilets jaunes.

– Ensuite système médiatique concentré et manipulé par une oligarchie : un système médiatique organisé pour ne montrer au peuple que ce qu’il doit voir et savoir afin de contrôler la population et d’éviter les révoltes.

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Comment les références mythologiques aident-elles à éclairer les thèmes du sacrifice, de la résistance et de la rébellion dans “Hunger Games” ?

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ces thèmes mais comme la deuxième intervenante va aborder le thème des révoltes populaires, je ne retiendrai que deux éléments.

Catniss / Thésée = symbole de la lutte contre la tyrannie, contre l’arbitraire, contre la barbarie ; symbole du sacrifice, du don soi pour le salut de la collectivité ; symbole de l’Humanité contre la bestialité du Minotaure ou des créatures créées par les ingénieurs des Hunger Games

– Le geai moqueur est bien sûr une reprise du mythe du Phénix. Le phénix est bien sûr connu comme l’oiseau mythique capable de renaître de ses cendres. Le feu est d’alleurs très présent dans la trilogie. Mais le phénix a également des pouvoirs télépathiques que l’on retrouve chez Suzanne COLLINS : on nous dit que le geai moqueur qui répète tout ce qu’il entend est capable de transmettre des messages. Pour échanger secrètement, Katniss utilise le sifflement des geais moqueurs avec la jeune Rue.

– D’ailleurs, dans l’Histoire, tous les résistants ont leur chant de ralliement ou leurs codes pour communiquer. Compte tenu de la carrière d’historien militaire du père de Suzanne COLLINS, je pense même qu’elle s’est même inspirée de l’histoire du Chant des partisans d’Anna Marly (1941) que l’on diffusait en version sifflées sur les ondes de la BBC parce qu’on s’était aperçu que les brouilleurs d’ondes allemands n’arrivaient pas à brouiller l’air de ce sifflement.

Mosaïque du Phénix 475 / 500 (4e quart Ve s. ap. J.-C.) – Musée du Louvre

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En fin de compte, que pensez-vous que les lecteurs et les spectateurs, notamment les adolescents et les jeunes adultes, puissent apprendre de la manière dont Suzanne Collins intègre les éléments antiques et mythologiques dans la série ?

– L’intégration des éléments antiques par Suzanne COLLINS est très habile car elle a une connaissance documentée de l’Antiquité, ce qui lui permet de faire un mélange réussi de mythologie, d’histoire et de civilisation antique.

– Selon moi, c’est ce savant mélange, qui parle à notre inconscient collectif à tous qui réussit à la fois à rendre crédible son récit de Science-Fiction mais aussi à lui donner son caractère héroïque et grandiose.

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Merci beaucoup Robert !





A propos Robert Delord

Enseignant Lettres Classiques (Acad. Grenoble) Auteur - Conférencier - Formateur : Antiquité et culture populaire - Président de l'association "Arrête ton char !" - Organisateur du Prix Littérature Jeunesse Antiquité

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