Entretien avec Florent Cistac-Fossat : Ulysse, vagabondage et vague à l’âme

Entretien avec Florent Cistac-Fossat :

Ulysse, vagabondage et vague à l’âme

 

 Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre de Florent Cistac-Fossat qui sort chez les Petits Latins un deuxième tome autour de l’Odyssée, « Ulysse vagabond », après « Ulysse Roi ». La guerre de Troie a eu lieu, il est temps de repartir victorieux pour Ithaque… Mais de nouvelles épreuves attendent le héros. Dans ce quasi-journal de bord, Ulysse nous fait revivre ses aventures. Le lecteur, confident omniscient de son histoire, est forcément embarqué !

Julie Wojciechowski

 

 Julie Wojciechowski : Bonjour Florent, peux-tu nous éclairer sur le choix du titre qui qualifie Ulysse de « vagabond » ? Étymologiquement cela n’a rien à voir : mais l’on entend déjà le bruit des vagues…

Florent Cistac-Fossat : Bonjour, Julie ! Eh oui, comme tu le dis, on l’entend, ce bruit des vagues, dès le titre… Je tenais à choisir un titre qui réponde au premier Ulysse roi, en cherchant à établir une antithèse à partir de la figure du puissant. J’ai pensé à plusieurs titres, qui reprenaient l’idée du voyage, du retour et je me suis finalement arrêté sur l’idée d’errance, de vagabondage. Ainsi, les deux termes antithétiques de roi et de vagabond révèlent deux facettes de la figure d’Ulysse.

C’est amusant que tu aies relevé le petit jeu de mots entre « vagabond » et « vague » : effectivement, « vague », en tout cas le nom commun, n’a rien à voir avec vagus du point de vue étymologique, mais cela me plaisait bien de convoquer déjà cette image par le titre, (d’ailleurs, les vagues sont plus que présentes sur l’illustration que Djohr a faite pour la première de couverture). Par ailleurs, cela répondait au petit clin d’œil du premier volume, qui jouait avec le titre de l’Œdipe roi.

Extrait de Ulysse vagabond, p. 176

 

J.W : Ulysse vagabond paraît trois ans après ton premier tome. Tu l’as donc écrit récemment ?

F. C.-F. : Non, car nous avions dès le début le projet d’écrire la vie d’Ulysse en deux volumes. J’ai donc écrit ce deuxième tome juste après le premier. Mais il était évident que ce deuxième tome ne devait pas paraître trop tôt : il lui fallait se faire attendre, se faire désirer, comme Ulysse ! Heureusement, nous n’avons pas poussé le mimétisme jusqu’à le faire paraître dix ans après le premier, le temps effectif du voyage retour à Ithaque ! Nous nous en sommes tenus à trois, petit clin d’œil à… Troie ?

Plus sérieusement, ce délai m’a permis de revenir sur mon manuscrit : quand la date de la parution a été annoncée, j’ai pu jeter un regard neuf sur mon texte et lui apporter des ajustements auxquels je n’aurais pas nécessairement pensé sinon. Il a profité de ce temps pour se bonifier, en somme.

 

J.W : Absolument conquise par ces citations de l’Odyssée qui est la source principale de ce Petit Latin (mais pas la seule, nous l’évoquerons tout à l’heure).

Extrait de Ulysse vagabond, p. 8-9

F. C.-F. : Merci ! Cela me paraissait important, pour ce volume qui est très inspiré d’Homère, de renvoyer le lecteur à cette source, l’Odyssée. Ainsi, au lecteur qui en est familier, ces deux petits vers introducteurs peuvent servir à lui rafraichir la mémoire, pour qu’il se dise : « Ah oui, dans ce chapitre, c’est cela qui va arriver à Ulysse ». C’est pour cela que je n’ai pas choisi une citation qui précède l’épisode, ou qui en constitue le tout début, mais plutôt une qui en réveille le souvenir par un élément plus ou moins saillant.

Ces citations ont aussi l’intérêt d’éveiller la curiosité du lecteur, latiniste ou apprenti latiniste, si ce n’est son envie à aller jeter un œil du côté du grec. Car notre projet au départ était bien d’écrire la vie d’Ulysse en latin, oui : c’est un choix qui peut paraître curieux, mais tu n’es pas sans savoir que l’on parle souvent de mythologie grecque, et notamment d’Ulysse, en cours de latin !

 

J.W :  On en retrouve en bonus à la fin de l’ouvrage ! Parmi toutes celles proposées, quelle est ta préférée ?

F. C.-F. : C’est un choix difficile ! J’en retiendrais peut-être deux. La première, au chant XVI, montrant l’émotion d’Ulysse retrouvant son fils :

Ὣς ἄρα φωνήσας υἱὸν κύσε κὰδ δὲ παρειῶν

δάκρυον ἧκε χαμᾶζε· πάρος δ’ ἔχε νωλεμὲς αἰεί.

Ayant donc parlé ainsi, il embrassa son fils et, de ses joues, laissa tomber à terre une larme ; jusqu’alors, il les contenait toujours. »)

Ce n’est pas tant qu’Ulysse pleure ici qui m’émeut (ce n’est pas la seule fois où on voit un homme pleurer chez Homère), mais c’est qu’il s’autorise enfin à le faire, et ce face à son fils. C’est là qu’il redevient un père, sensible et aimant.

Dans la seconde, Homère affirme l’extrême fragilité de l’humain :

Οὐδὲν ἀκιδνότερον γαῖα τρέφει ἀνθρώποιο

πάντων, ὅσσα τε γαῖαν ἔπι πνείει τε καὶ ἕρπει.

De tous les êtres qui sur la terre respirent et se meuvent, la terre n’en nourrit aucun de plus fragile que l’homme. »)

Bien sûr, elle n’est pas sans évoquer Ulysse en filigrane, mais la force de cette phrase réside dans sa permanence. Je trouve qu’elle résonne tout particulièrement de nos jours : malgré les progrès technologiques dont est capable l’être humain, celui-ci se transforme lui-même, de plus en plus et de plus en plus vite, en véritable colosse aux pieds d’argile.

 

Extrait de Ulysse vagabond, p. 180

 

 J.W : Ton ouvrage me fait penser à un journal de bord, je me trompe ? En tout cas, tu parviens d’autant mieux à embarquer le lecteur, fort de son bagage culturel, que tu tiens compte du fait que le texte fondateur était déjà dans la valise.

F. C.-F. : Un journal de bord, c’est exactement cela. C’est sûrement lié au fait, je le reconnais, que j’aime beaucoup voyager moi-même et que j’affectionne les carnets de voyage. Pour Ulysse toutefois, il ne pouvait pas s’agir d’un exact journal de bord au sens strict, car je ne vois pas comment il aurait pu le conserver intact jusqu’à Ithaque – Athéna aurait pu le munir d’un étui divin ad hoc, et encore, il l’aurait sûrement égaré au cours d’une de ses aventures… – mais il est vrai qu’il savait dès le début que son retour serait semé d’embûches et qu’il serait, littéralement, extraordinaire. Ainsi, qu’il ait cherché à en fixer les moindres détails dans sa mémoire me semble assez cohérent ; n’oublions pas qu’Ulysse est un conteur et qu’il a donc dû se livrer à de nombreuses séances de récit de ses aventures, chez les Phéaciens, certes, mais une fois rentré à Ithaque, également. Il a vécu tellement de choses qu’un petit carnet ne lui aurait pas été inutile !

J’ai donc imaginé une sorte de journal de bord a posteriori, où Ulysse s’adresse à nous, lecteurs contemporains, une fois sa vie terminée, comme s’il nous parlait des Enfers, en somme. Il est tout à fait conscient qu’il est devenu immortel grâce à Homère – lequel, d’ailleurs, ne lui a guère laissé le choix ; par conséquent, il peut tendre des perches au lecteur, jouer avec ses connaissances, parfois partielles ou incomplètes, et s’en servir comme point de départ pour approfondir son récit.

 

J.W : Tu vas aussi le chercher sur son terrain : la baie de Naples, la féta !

F. C.-F. : Oui, mais il ne s’agit pas d’une simple captatio benevolentiae, purement gratuite. Ces petites références contemporaines visent à ancrer concrètement l’histoire d’Ulysse dans la réalité des lecteurs contemporains. Et cela leur rappelle aussi, et on l’oublie souvent, qu’une grande partie des aventures de l’Odyssée a lieu en Italie – cela corrobore également, d’ailleurs, notre choix de faire parler Ulysse en latin. Même si, comme je l’explique dans les annexes, chercher à retracer géographiquement parlant le trajet d’Ulysse peut vite se révéler assez vain, cela aide le lecteur à se représenter ce voyage en lui proposant ces appuis que sont la baie de Naples, la Sardaigne ou la Sicile.

Pour la féta, cela vient d’une anecdote un peu plus personnelle. Outre que la consommation de ce fromage est de plus en plus courante dans notre pays et, que, donc, il est sûrement parfaitement connu des lecteurs, peu savent que Polyphème serait le premier producteur de féta ! Moi-même, qui en consomme énormément (ce seul motif devrait selon moi me permettre de demander la nationalité grecque, soit dit en passant), je n’avais pas fait le rapprochement… Jusqu’à ce qu’un jour de vacances en Grèce, j’entre dans une fromagerie, dans le Péloponnèse, je crois : là, dans le présentoir, je vois des fromages portant le nom de « Πολύφημος ». Bien évidemment, je demande pourquoi : on me répond, comme si c’était la chose la plus évidente au monde. Je te laisse imaginer ma révélation, teintée d’une légère pointe de honte : et dire que jusqu’alors je n’avais pas fait le lien ! C’est pour cela qu’il m’était impossible d’évoquer Polyphème sans parler de la féta : car nos lecteurs doivent, à chaque fois qu’il mangent une salade grecque ou un feuilleté à la féta, penser à lui et à l’Odyssée !

 

J.W : Tu sais mon intérêt pour les créatures de la Méditerranée, quelle est ta rencontre favorite ? 

F. C.-F. : Spontanément, je te répondrais, à nouveau, Polyphème, mais surtout parce que c’est celui qui m’avait le plus marqué quand adolescent j’avais découvert les aventures d’Ulysse. À cette occasion, le héros fait usage de sa ruse, mais démontre aussi in fine tout l’orgueil dont il peut être capable.

Extrait de Ulysse vagabond, p. 59

Maintenant, c’est un peu différent : je me tournerais davantage vers la triade féminine, constituée de Circé, Calypso et des Sirènes, que j’aurais du mal à dissocier tant elles me paraissent complémentaires. Elles incarnent à elles trois plusieurs facettes de la féminité, tantôt séduisante pour Ulysse, tantôt dangereuse voire carrément mortelle. Calypso représente la promesse de l’immortalité et du bonheur mais, en même temps, l’absence de liberté. Circé, elle, incarne l’immense menace des pouvoirs magiques, capable de retirer à quiconque son humanité, mais elle fait preuve, comme Calypso d’ailleurs, d’un grand altruisme : toutes deux aident Ulysse à repartir, et donc à les quitter.

 

 

J.W : Sans divulgâcher la fin, tu rappelles que nous connaissons tous Ulysse aux mille ruses, mais il aurait aussi mille visages…

F. C.-F. : Exactement et c’est précisément ce qui m’intéresse en lui, bien au-delà de ses ruses proverbiales. D’ailleurs, beaucoup de versions circulaient sur la vie d’Ulysse après son retour à Ithaque. C’est le signe que les Grecs ne pouvaient se figurer une suite et fin de vie sans histoire le concernant. Chaque cité, chaque foyer même devait y aller de sa version personnelle. Toujours est-il que l’on observe quelques constantes : pour schématiser, soit il repart encore en voyage (et, incorrigible, abandonne encore les siens), soit c’est le voyage qui vient ou plutôt revient à lui. Dans les deux cas, cela prouve que cette expérience d’absence de son foyer, que l’on pourrait qualifier d’exil forcé, a profondément transformé Ulysse et que, quelque part, il ne peut guère se défaire de ce destin.

Plus généralement, l’Odyssée expose bien ces mille visages dont tu parles : on y voit Ulysse tantôt capable des meilleures ruses (repensons à Polyphème), tantôt démoralisé, à la merci des éléments et des créatures qu’il rencontre… Je le trouve particulièrement piteux quand ses compagnons bravent son autorité (en allant chasser les bœufs du Soleil et en ouvrant l’outre des vents) : on est loin de l’image du roi magnifique ! Il fait preuve aussi d’une cruauté sans borne lors du massacre des prétendants, où il manque de magnanimité et de clémence : le châtiment qu’il réserve aux servantes qui l’ont trahi est absolument odieux. En somme, mille visages pour un Ulysse bien complexe. Mais c’est ce qui le rend humain, non ?

 

J.W : Pour finir, maintenant que les deux tomes sont parus, je peux te poser « la » question cruciale.

F. C.-F. : Je t’en prie !

J.W : Tu sais qu’il existe deux types d’individus en ce bas monde… Alors, plutôt Team Iliade ou Team Odyssée ?

F. C.-F. : Hum hum… Je dirais, plus Team Odyssée, clairement. Ou, pour le dire autrement, je suis plus odysséen qu’iliadien. Pour mon goût du voyage, des monstres, pour la présence féminine, pour la présence et l’influence d’Athéna, pour l’avènement de la paix finale…, bref, les raisons ne manquent pas. Mais il faut bien rappeler une évidence : il n’y aurait pas d’Odyssée sans Iliade

 

 

Pour aller plus loin :

Ulysse Roi

https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782377750474/ulixes-rex-ulysse-roi

 

Ulysse Vagabond

https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782377751518/ulixes-vagabundus-ulysse-vagabond

 

Entretien de Florent Cistac-Fossat pour La Vie des classiques :

https://www.laviedesclassiques.fr/club/ressources/entretiens/entretien-odysseen-avec-florent-cistac

 

 

A propos ju wo

Professeur de français et des options FCA et LCA dans l'académie de Lille. Passionnée de cultures antiques et de langues anciennes et attachée à leur rayonnement et à leur promotion dès l'école primaire. Co-responsable du concours ABECEDARIVM pour l’association ATC.

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