Entretien avec les auteurs de « Patrocle dans l’ombre d’Achille » :
quatre mots-clés pour cerner l’œuvre

Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre des auteurs de “ Ὁ Πάτροκλος ἐν τῇ τοῦ Ἀχιλλέως σκιᾷ /Patrocle dans l’ombre d’Achille”, ouvrage issu de Γράψωμεν, l’atelier d’écriture en grec ancien et en ligne de La Vie des Classiques. Troie, amour, jeunesse, revanche : je leur ai, à chacun, proposé de piocher un mot-clé pour résumer l’œuvre. Comme chaque ouvrage proposé dans la collection des Petits Latins et des Petits Grecs, c’est un nouveau regard sur le mythe qui est offert. Écoutons-les !
Julie Wojciechowski
Julie Wojciechowski : Bonjour à tous, nous avons déjà suivi les aventures de l’atelier d’écriture en latin, Scribamus (lire l’article), de votre petit dernier en grec, Γράψωμεν, (lire l’article). Merci de vous prêter à notre petit jeu pour aider le lecteur à cerner les ingrédients qui composent Patrocle dans l’ombre d’Achille. Tout d’abord je m’adresse à vous, Sandrine Coin-Longeray et Adrien Bresson, qui êtes experts du groupe. Pouvez-vous nous parler de cet épisode de la guerre de Troie ?
Adrien Bresson et Sandrine Coin-Longeray : L’ouvrage, tel qu’il a été conçu par les étudiants et tel que nous l’avons encadré, ne porte pas en tant que tel sur la guerre de Troie. En effet, la guerre en est davantage un corollaire, voire un prétexte, néanmoins nécessaire puisqu’elle scelle le tragique sort de Patrocle. Néanmoins, l’objet de l’ouvrage est avant tout de permettre de découvrir la figure de Patrocle, pleine de vigueur, à Troie notamment, mais aussi de courage et de sollicitude à l’égard d’Achille. Troie est l’épisode qui sépare les deux figures, au terme d’un bûcher, mais c’est également le lieu qui les unit à jamais, tous deux tombés au combat.

Pour en dire un peu plus sur notre atelier : si on ne peut pas parler d’une guerre de Troie, il a quand même fallu canaliser les aspirations d’esprits qui fourmillent et souhaitent toujours en écrire plus et plus encore. Autant dire que nous n’avions pas à déplorer les munitions et qu’il était important de conserver un cadre, bien plus sur le plan éditorial qu’en ce qui concerne les langues anciennes parce que les étudiants que nous avons accompagnés étaient déjà d’excellents et aguerris soldats.
J.W. : Chères Maëlie Charue et Lisa Durandeau-Gedon, qui avez suivi assidûment l’atelier en tant qu’étudiantes de lettres classiques, qu’évoque pour vous le mot jeunesse si on l’associe à Patrocle dans l’ombre d’Achille ?
Maëlie Charue : L’une des particularités de cet ouvrage est d’explorer la jeunesse des deux protagonistes, Patrocle et Achille. L’idée est d’explorer leur passé, leur enfance, leur adolescence, ce qui crée une grande variété de tableaux, de la scène bucolique aux affrontements guerriers. En plus de découvrir un sujet peu exploité par les auteurs antiques comme modernes, les lecteurs sont amenés à voyager du palais de Pélée à la plaine de Troie au fur et à mesure que nos deux héros grandissent. Le choix narratif d’écrire sur la jeunesse d’Achille et Patrocle est crucial car il permet de mieux comprendre la relation qu’ils entretiennent (voir ci-dessous), la construction de leur personnalité… Cela permet de les réhabiliter au sein du récit comme des personnages sensibles, profonds, qui toucheront, nous l’espérons, les lecteurs !
C’est aussi le texte grec qui mûrit avec eux, conçu de manière évolutive d’un niveau débutant à intermédiaire. Une belle promesse de progression !

Lisa Durandeau-Gedon : Comme le dit Maëlie, les vies de nos deux protagonistes sont entrelacées de leur prime jeunesse à l’adolescence. Cela nous a permis de peindre de jolis tableaux : comme les jeunes émois de nos deux héros en Thessalie ou le deuil violent d’Achille devant le corps de l’être aimé (mort avant l’heure !). Je développerai une autre dimension de la jeunesse que nous mettons au jour dans notre ouvrage : la violence. De fait, leur jeunesse est très tôt placée sous le signe de la violence. Rappelons, d’une part, que Patrocle et Achille sont liés par un serment alors qu’ils sont encore enfants et que ce serment impose à leurs vies un horizon guerrier. Rappelons, d’autre part, le meurtre que commet le tout jeune Patrocle, qui le condamne à grandir, exilé dans une cour étrangère ; de même, l’éducation des deux jeunes hommes qui a pour but, en grande part, de les préparer à être des chefs de guerre. Nous présentons aussi les manœuvres que déploie Thétis pour que son fils ne parte pas à la guerre (cf. épisode de Skyros). Ces dernières témoignent du scandale que recèle, pour toute mère, de laisser ses fils se faire tuer pour… la gloire. En effet, c’est encore adolescent que Patrocle est fauché sur la plaine de Troie, loin de sa mère et de sa patrie. Telle est la jeunesse que nous présentons dans ce petit grec.
J.W. : Armand Naudin, tu es un habitué de l’atelier Γράψωμεν maintenant. Que t’inspire le mot revanche ?
Armand Naudin : Pas mal de choses à vrai dire, à condition de prendre également en compte le concept de vengeance. La distinction entre les deux mots est ténue, soyons honnête, mais je dirais que la revanche se veut plus égalitaire (« œil pour œil, dent pour dent », comme dirait le proverbe) tandis que la vengeance y ajoute une dimension davantage punitive et émotionnelle. Dans un sens, on pourrait dire qu’Achille souhaite rendre la pareille à Hector au nom de Patrocle, autrement dit le tuer comme Hector a tué Patrocle : simple revanche, sur le papier. Mais la vengeance prend très rapidement le dessus puisqu’Achille fait bien plus que tuer le prince troyen, en outrageant le cadavre du Priamide par haine, colère et désespoir… Quand on y pense, revanche et vengeance sont quelque peu le fil narratif de notre ouvrage et en sont d’ailleurs, d’une certaine façon, les marqueurs structurels : le prologue se termine sur l’exhortation de Patrocle à tuer le Priamide, entraînant le réveil d’Achille et donc le début du récit. Par la suite, c’est ce désir d’accomplir la demande de Patrocle qui pousse Achille à retourner au combat, modifiant le mode de narration. Le héros n’est en effet plus l’un des artisans du récit, au cœur d’un dialogue, mais devient le protagoniste de tableaux silencieux qui se déroulent désormais sous nos yeux, sans aucune interruption, jusqu’à l’apaisement final de ces émotions qui ouvre la transition vers l’épilogue.

Choisir d’explorer ces concepts de revanche et de vengeance, c’était aussi une volonté de notre part à tous de nous rattacher à un imaginaire commun et à l’un des fondements de la culture antique, à savoir la colère d’Achille telle que décrite dans le poème de l’Iliade. Les scènes homériques de la vengeance d’Achille comptent parmi les plus puissantes du poème et nous rappellent à quel point ces demi-dieux, aussi héroïques, invincibles et parfaits semblent-ils, restent profondément des hommes. Et c’est justement là tout l’objectif de notre ouvrage : montrer une facette plus humaine de ces héros qui paraissent inaccessibles derrière le vers immaculé et exigeant que l’on attribue à Homère. Je dois dire aussi que c’était une vraie nouveauté pour notre atelier (et un beau défi !) que de se lancer dans l’écriture de ce genre de pulsions aussi fortes et hautes en couleur après un premier ouvrage sur Psyché et l’Amour et un second sur le grand peintre Apelle, tous deux en latin. Et quel plaisir d’employer la si belle langue grecque pour cela ! Nous sommes très fier·ère·s du résultat !
J.W. : Dorian Flores, qui t’occupes aussi de la partie technique de l’atelier, on veut savoir : Achille et Patrocle, c’est une histoire d’amour ?
Dorian Flores : Oui, mais à condition de s’entendre sur ce que l’on met derrière ce mot si polysémique. Dans notre ouvrage, l’amour est sans nul doute l’un des éléments centraux, peut-être même le cœur du récit. Mais il ne s’agit pas d’un amour que l’on pourrait facilement définir ou enfermer dans une catégorie. C’est un amour au sens large : une affection profonde qui unit les deux héros, une présence irremplaçable de l’un pour l’autre. Dans l’Iliade, Achille désigne à plusieurs reprises Patrocle comme son φίλτατος ἑταῖρος, son « compagnon le plus cher », et tout est déjà là. Le texte épique ne tranche pas, ne précise pas la nature exacte de leur lien, et laisse plutôt place à une forme d’ambiguïté qui a nourri les lectures et les réécritures depuis l’Antiquité (pensons, pour ne donner qu’un seul exemple, à Madeline Miller et à son Chant d’Achille qui nous a bien sûr inspiré·e·s).

Alors que certains auteurs ou critiques ont refusé toute interprétation amoureuse ou érotique de leur relation, d’autres, au contraire, en ont fait un modèle d’amour entre hommes. Mais aucune de ces lectures ne suffit à épuiser ce qui les unit et il suffit de lire les lamentations d’Achille, sa manière de nommer et de décrire Patrocle, de refuser de s’en séparer même dans la mort, pour comprendre que ce lien dépasse toute tentative de définition.
Plutôt que de leur donner une étiquette – qui, de toute façon, n’existait pas dans l’Antiquité, époque qui ignorait les concepts modernes d’hétérosexualité, d’homosexualité, de bisexualité… –, nous avons fait le choix d’écrire cette relation dans tout ce qu’elle a de beau et de pluriel. Achille et Patrocle sont profondément liés l’un à l’autre et s’aiment. Ce qui importe au fond, ce n’est pas tant de nommer cet amour que de reconnaître son intensité, celle qui fait qu’Achille, à la mort de Patrocle, bascule dans une douleur et une violence sans limites. Nous avons ainsi choisi de placer Achille, pendant une grande partie du récit, sous la tente, auprès du corps de Patrocle, en compagnie de sa mère Thétis et de sa captive Briséis. Là, dans cet espace intime suspendu entre vie et mort, il se souvient de leur rencontre à Phthie, de leur éducation auprès du centaure Chiron, de leurs premiers combats, avant que la douleur ne se transforme en force et ne le pousse à repartir, enfin, pour venger celui qu’il a perdu. Cet amour échappe aux catégories mais touche à quelque chose qui nous paraît, encore aujourd’hui, fondamentalement humain.
Pour aller plus loin :
Feuilleter l’ouvrage :
https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782377751549/patrocle-dans-lombre-dachille
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