Entretien avec Adrien Bresson : Rome, remontons aux origines !

Entretien avec Adrien Bresson : Rome, remontons aux origines !

 

 

Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre d’Adrien Bresson, agrégé de lettres classiques et docteur en langues et littératures anciennes, qui publie De Romae originibus. Les origines de Rome. Sous sa plume, les Petits latins font leur rentrée à Rome, remontons aux origines !

Julie Wojciechowski

 

 

 

 

Julie Wojciechowski : Bonjour Adrien, après avoir présenté ici les projets Γράψωμεν et Scribamus, tu reviens en tant qu’auteur unique d’un ouvrage qui, j’ai l’impression, s’annonce être une trilogie, et pas des moindres, puisque ce volume I chez les Petits Latins s’attaque aux origines de Rome. 

Adrien Bresson : Bonjour Julie. Il est vrai qu’après un volume individuel début 2022 pour le latin (De bello deorum. La guerre des dieux), et début 2025 pour le grec (Τὰ τῆς Θίσβης καὶ τοῦ Πυράμου ἐρωτικά. Les amours de Thisbé et de Pyrame), je m’étais plutôt consacré à des projets collectifs pour La Vie des Classiques. En ce qui concerne le nouveau volume intitulé De Romae originibus. Les origines de Rome, je suis de nouveau seul aux commandes de ce qui va être non pas une trilogie, mais une tétralogie. Ainsi, De Romae originibus. Les origines de Rome est le premier volume d’un ensemble qui paraîtra petit à petit. J’ai choisi de ne pas proposer une trilogie (qui aurait respecté une division un peu rebattue Royauté-République-Empire) mais plutôt une tétralogie afin de ne pas expédier trop rapidement l’Empire et d’accorder toute sa place à l’Antiquité tardive, période dont je suis spécialiste et qui sera plus particulièrement abordée dans le quatrième volume.

 

J. W. : On ne présente plus Rome et ses origines : pourquoi aurait-on envie de lire à nouveau son histoire ? 

A. B. : Les origines de Rome sont effectivement une tarte à la crème des programmes du secondaire. La spécificité de l’ouvrage qui paraît est qu’il constitue une forme d’autobiographie puisque Rome personnifiée prend la parole et raconte sa propre histoire.

De Romae originibus. Les origines de Rome, Adrien Bresson, Les Petits Latins, Les Belles Lettres, 2026, p. 12-13.

Ma thèse portait sur l’écriture de soi dans l’Antiquité tardive, si bien que j’ai souhaité réexploiter cette thématique ici afin de permettre à Rome de s’exprimer. Le dialogue se crée donc – certes autour de faits – mais néanmoins de personne à personne, entre lecteur et narratrice.

 

J. W. : En faisant de Rome une narratrice, tu en fais aussi une figure féminine. Or son histoire est marquée par de nombreuses formes de violence exercées sur les femmes, mais aussi par une forme de violence subie par Rome elle-même: tu vas jusqu’à la comparer à une ancilla, une esclave, comparaison qui provoque l’indignation de ses habitants. Comment cette dimension féminine et cette expérience de la violence s’inscrivent-elles dans ton récit des origines de Rome ?

A. B. : Le choix de faire de Rome une figure féminine n’est pas anodin, d’autant que je mène également des recherches en gender studies. Dès lors que Rome devient une narratrice, qu’elle dit « je » et qu’elle raconte sa propre histoire, il me semblait intéressant de lui donner une identité féminine (identité qu’elle prend par exemple chez le poète du IVe siècle de notre ère Claudien, dont je suis spécialiste) et d’interroger ce que ce choix pouvait produire dans la relecture des récits fondateurs. Les origines de Rome sont en effet traversées par des épisodes de violences faites aux femmes : le rapt des Sabines, Lucrèce, mais aussi, plus largement, les rapports de domination qui structurent les relations entre hommes et femmes. Mais je ne souhaitais pas pour autant imposer à ces textes antiques une lecture exclusivement contemporaine. Il s’agissait plutôt de faire apparaître les tensions et les rapports de pouvoir qui sont déjà présents dans les récits antiques, et de voir ce que produit le fait de les faire raconter par une Rome personnifiée et féminisée. La comparaison avec une ancilla me paraît particulièrement intéressante à cet égard. Elle introduit un renversement : Rome, qui deviendra progressivement une puissance dominante, est ramenée à la condition d’une femme esclave, donc d’une personne possédée, soumise et privée de liberté. Et c’est précisément cette comparaison qui révolte les habitants de Rome, parce qu’elle entre en contradiction avec l’image de puissance et de domination qu’ils associent à leur cité. Cette ambivalence me permettait aussi de renouer avec mon travail sur l’écriture de soi : comme dans une autobiographie, Rome ne se contente pas de raconter des faits, elle construit une certaine représentation d’elle-même.

 

J. W. : Un point d’honneur a été de faire apparaitre dans la narration, pas seulement dans les compléments pédagogiques, les auteurs qui parlent de Rome. Tu cites Tite-Live, Ovide… Dans quelle mesure insister sur les sources était important pour toi, comme pour rappeler que nous connaissons l’histoire de Rome à travers les auteurs qui l’ont faite ?

De Romae originibus. Les origines de Rome, Adrien Bresson, Les Petits Latins, Les Belles Lettres, 2026, p. 36-37.

A. B. : Je ne voulais pas que les auteurs antiques apparaissent uniquement dans les compléments pédagogiques, comme une sorte de bibliographie destinée à justifier le récit : je souhaitais qu’ils fassent véritablement partie de la narration. Rome raconte son histoire, mais elle ne peut pas raconter une histoire qui serait détachée des textes qui nous l’ont transmise. Notre connaissance de Rome passe nécessairement par des auteurs, des œuvres et des traditions littéraires qui ont eux-mêmes construit des représentations de ses origines. Faire apparaître des auteurs dans le fil du récit permet de rappeler, même à un jeune lecteur, que l’histoire antique est toujours une histoire médiatisée par des textes et par des regards. J’avais aussi à cœur de montrer que les sources ne sont pas seulement des autorités auxquelles il faudrait se référer, mais qu’elles peuvent dialoguer entre elles. Citer Tite-Live à côté d’Ovide, par exemple, permet de faire sentir que l’histoire de Rome est aussi une histoire littéraire, constamment réécrite. C’est une manière, je l’espère, de donner au lecteur le goût des textes antiques eux-mêmes et de lui faire comprendre que, derrière l’histoire de Rome que nous croyons connaître, il y a toujours des auteurs, des choix de narration et des interprétations.

 

J. W. : Les compléments culturels mettent l’accent sur la continuité littéraire voire populaire (pour ne pas dire issus de la pop-culture) des grands événements fondateurs de Rome, une façon de rappeler que Rome est à la base de tout ?

A. B. : L’un de mes objectifs dans les enrichissements culturels était de montrer que les récits fondateurs de Rome ne sont pas des histoires figées dans l’Antiquité. Le mythe de Romulus et Rémus, le destin d’Énée, le rapt des Sabines ou encore celui de Lucrèce ont continué à nourrir la littérature, les arts et, aujourd’hui, la culture populaire. Je voulais ainsi créer un lien entre les textes antiques et l’imaginaire contemporain. On peut découvrir Rome à travers Tite-Live ou Ovide, puis retrouver les mêmes personnages, les mêmes motifs ou les mêmes récits dans des œuvres beaucoup plus récentes. C’est aussi une manière de montrer que l’Antiquité n’est pas seulement un passé à connaître : elle continue de produire des histoires que nous nous approprions et que nous réinventons. Je réponds d’ailleurs moi-même aux questions ici posées depuis Rome, signe qu’elle est belle et bien à la base de tout.

J. W. : On voit ici Rome à travers ceux qui la font naître, la construisent, l’habitent, la développent, en font un objet de conquête et d’expansion. Peut-on dire que c’est un livre politique dans le sens où il montre la construction et la cohésion d’une cité ?

A. B. : Oui, dans une certaine mesure, même si je n’ai pas conçu le livre comme un ouvrage politique au sens contemporain du terme. Raconter les origines de Rome, c’est nécessairement raconter la naissance d’une communauté politique : comment une population se rassemble, comment elle se donne des institutions, des règles, des figures fondatrices et progressivement une identité commune. Ce qui m’intéressait surtout, c’était de montrer que la cohésion d’une cité ne va jamais de soi. Rome se construit par des alliances, des conflits, des intégrations, mais aussi par la conquête et la domination. Elle se définit autant par ceux qui la rejoignent que par ceux qu’elle affronte. Les récits fondateurs permettent ainsi de réfléchir à la manière dont une communauté se raconte pour construire son identité. Il y a donc bien une dimension politique dans le livre, mais peut-être davantage au sens grec de polis : comment une cité se constitue, comment elle organise le vivre-ensemble et comment elle construit progressivement le sentiment d’appartenir à une même communauté.

J. W. : On a l’impression de lire un résumé mais un résumé précis : comment as-tu choisi les éléments à garder dans cette narration ? 

A. B. : C’était justement l’un des principaux défis du livre : proposer un récit suffisamment resserré pour rester accessible, sans pour autant simplifier à l’excès une matière aussi abondante. J’ai donc essayé de privilégier les épisodes qui permettent de comprendre comment Rome se construit, plutôt que de chercher à tout raconter. Mais je tenais aussi à conserver la richesse et la complexité des traditions antiques. Le choix des éléments a donc été guidé à la fois par leur importance dans la construction de l’histoire de Rome et par leur intérêt littéraire ou culturel. Enfin, il fallait que chaque épisode ait une véritable fonction dans le récit de Rome-narratrice : puisqu’elle raconte sa propre histoire, certains événements permettent aussi de construire progressivement son caractère, sa mémoire et l’image qu’elle donne d’elle-même. Le livre est donc un résumé, certes, mais un résumé qui cherche à préserver la pluralité des voix et des regards qui constituent l’histoire de Rome.

 

J. W. : J’ai remarqué que le titre du dernier chapitre « Révolution » était très court en français et, pour une fois, bien plus long en latin. Peux-tu expliquer aux lecteurs pourquoi il n’était pas possible de le rendre dans reuolutio dont il est issu ? 

De Romae originibus. Les origines de Rome, Adrien Bresson, Les Petits Latins, Les Belles Lettres, 2026, p. 68-69.

A. B. : C’est un petit piège étymologique ! Le mot français « révolution » vient bien du latin reuolutio, lui-même dérivé de reuoluere, « faire rouler en arrière », « retourner ». Mais il était impossible de traduire « révolution » par reuolutio dans le titre du chapitre, car le mot n’est pas employé dans l’Antiquité classique avec le sens politique que nous lui donnons aujourd’hui. Reuolutio apparaît seulement à l’époque tardive, notamment chez Augustin, au IVe siècle, avec des sens liés au retour, au mouvement circulaire ou au renouvellement, mais pas encore avec notre sens de bouleversement politique.

De Romae originibus. Les origines de Rome, Adrien Bresson, Les Petits Latins, Les Belles Lettres, 2026, p. 66.

Cette question est une bonne occasion de rappeler que notre français est rempli de mots venus du latin, parfois de manière assez transparente du point de vue de la forme, non du fond : « superbe » vient par exemple de superbus qui signifie plutôt « orgueilleux » en latin. Le vocabulaire latin est ainsi souvent encore présent dans notre langue, mais avec des évolutions de sens parfois considérables.

J. W. : Je me permets de te poser la question parce que je sais que c’est un choix auquel tu tiens : est-ce que tu peux expliquer pourquoi écrire eius et pas ejus, ou uult et pas vult ?

A. B. : C’est effectivement un choix auquel je tiens, même s’il peut sembler assez minime. C’est aussi une déformation professionnelle puisque dans la recherche en sciences de l’Antiquité, c’est essentiellement cette graphie qui est employée. C’est celle qui se rapproche autant que possible de celle des manuscrits et des usages anciens, en évitant notamment les lettres « j » et « v » que nous utilisons traditionnellement dans les éditions scolaires. Le « j » et le « v » comme lettres distinctes du « i » et du « u » sont en réalité des conventions graphiques beaucoup plus tardives. Ce choix permet de rappeler discrètement aux lecteurs que le latin que nous lisons aujourd’hui est aussi le résultat d’une histoire éditoriale. Il ne s’agit pas simplement de remplacer une graphie par une autre : c’est une manière de se rapprocher visuellement de la langue ancienne et de faire sentir que les textes latins sont des objets historiques, jusque dans leur écriture.

 

J. W. : Nous rencontrons une galerie de portraits. L’un des personnages que tu cites a-t-il ta préférence ?

A. B. : Sans hésiter, Numa Pompilius !

De Romae originibus. Les origines de Rome, Adrien Bresson, Les Petits Latins, Les Belles Lettres, 2026, p. 44-45.

Peut-être parce que son histoire me permet de faire une place particulière à Ovide, avec sa relation avec Égérie. J’aime beaucoup la manière dont Ovide transforme ce personnage historique et légendaire en véritable personnage poétique, en lui donnant une dimension plus intime et presque romanesque. Et puis, il faut bien l’avouer : je suis davantage attiré par la poésie que par les récits historiques. Numa est donc pour moi l’occasion de faire dialoguer l’histoire et la littérature, et de montrer une nouvelle fois comment un auteur comme Ovide réinvente les figures de l’histoire romaine.

 

 

 

De romae originibus. Les origines de Rome

Roma – Volume I

 

A propos ju wo

Professeur de français et des options FCA et LCA dans l'académie de Lille. Passionnée de cultures antiques et de langues anciennes et attachée à leur rayonnement et à leur promotion dès l'école primaire. Co-responsable du concours ABECEDARIVM pour l’association ATC.

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