Entretien avec Pierre Antoine Adad : pour lire en grec ancien, vous êtes à bon port
Pour Arrête ton char, je suis allée à la rencontre de Pierre Antoine Adad, qui, après nous avoir présenté sa réécriture avec Théo Gibert des aventures de Clélie pour Les Petits Latins, s’empare, chez Les Petits Grecs, d’un sujet central : le port du Pirée. Découvrons les coulisses de l’écriture de Περὶ Φοίνικος νεανίου ἀφικνουμένου εἰς τὸν Πειραιᾶ. Un jeune Phénicien à la découverte du Pirée
Julie Wojciechowski : Bonjour Pierre Antoine, heureuse de te retrouver pour une nouvelle aventure en langue ancienne. Celle-ci est-elle un clin d’œil au périple d’Hannon (le navigateur)?
Pierre Antoine Adad : En quelque sorte ! Plus exactement, mon désir initial était de proposer, pour la collection des « Petits Grecs », un ouvrage qui soit un peu différent des autres. Au lieu de s’intéresser à l’Antiquité par ses grands personnages, ses mythes ou encore ses grandes œuvres littéraires, j’avais le désir de proposer quelque chose relevant plutôt d’une forme d’ « histoire du quotidien ». En l’occurrence : un récit ancré dans la vie économique et commerciale du monde grec.
Ce projet tenait aussi d’une autre motivation plus personnelle : m’intéressant à l’économie antique dans un cadre philosophique et universitaire – puisque je prépare une thèse sur la pensée économique de Platon et d’Aristote –, j’avais le désir d’explorer cet objet économique dans un autre cadre, créatif et narratif.
C’est donc ensuite, au moment de nommer mon personnage principal, qu’est venue la référence au fameux navigateur phénicien Hannon — dont le nom était par ailleurs un prénom fort répandu dans les cités phéniciennes de l’époque.
J. W. : Le point de vue d’un jeune phénicien permet le regard neuf de l’étranger, pour qui tout est découverte. Parfait pour les débutants !
P. A. A. : Oui, c’était bien ma perspective ! Pour transmettre le désir de découvrir la langue et la civilisation grecques, il m’importait de structurer le récit autour d’un personnage incarnant ce désir pur de découverte. Dans la lignée de grandes figures littéraires comme Candide, ou bien Usbek et Rica dans les Lettres Persanes, la figure de la (jeune) personne curieuse du monde me semblait, à cet effet, particulièrement appropriée.
Et, comme tu le soulignes, choisir un personnage qui débute lui-même l’apprentissage du grec me semblait apporter une forme de cohérence entre le récit et la langue employée par Hannon et ses interlocuteurs : un Grec que j’ai voulu résolument idiomatique et authentique, tout en restant simple et accessible pour un débutant.
J. W. : C’est aussi un regard naïf, je pense à l’anecdote de Socrate l’accoucheur que les lecteurs découvriront !
P. A. A. : Exactement ! Ce parti pris me permettait de ne rien présupposer du lecteur. Selon son bagage culturel et linguistique, on ne lit pas tout à fait le même livre : les initiés s’amuseront à y repérer des références bien connues, tandis que les débutants y trouveront – je l’espère – une initiation vivante à la culture, à l’étymologie ou encore à la philosophie antiques.
J. W. : La visite du port du Pirée est l’occasion de montrer les bâtiments principaux et leurs fonctions. Tu voulais donner des repères ?
P. A. A. : Absolument. En dépit de son format très court, je voulais que ce livre propose non seulement un vrai récit, mais aussi une dimension presque cinématographique : je voulais que le lecteur puisse visualiser l’espace et s’y orienter clairement. Cela me semblait un moteur non seulement pour avoir plaisir à lire, mais encore pour tirer de cette lecture de vrais repères quant à l’urbanisme du Pirée antique.
C’est dans cet esprit, d’ailleurs, que l’illustratrice Djohr et moi-même avons adapté un petit plan du Pirée antique (que l’on trouve en début et en fin d’ouvrage), afin de visualiser immédiatement les différents lieux traversés par le récit.

J. W. : Le Pirée est donc un carrefour commercial mais aussi une inspiration architecturale encore visible !
P. A. A. : Ce sont en effet deux dimensions majeures que je voulais donner à représenter : d’une part, son rôle de grand carrefour commercial de l’Attique et, d’autre part, la portée historique de son modèle urbain. Le quartier résidentiel conçu par Hippodamos de Milet en est la principale illustration : la conception des rues en damier et l’organisation géométrique des quartiers représentent l’une des toutes premières mises en œuvre d’un urbanisme rationnel. C’est ce même modèle hippodamien qui a inspiré l’urbanisme occidental moderne, fournissant le tracé régulier que l’on retrouve aujourd’hui à Manhattan !

J. W. : La langue grecque est mise en scène ici comme une langue de commerce. Et elle l’est. Peux-tu nous expliquer le rôle du grec en Méditerranée ?
P. A. A. : Le grec ancien est avant tout perçu et enseigné comme une grande langue de culture – celle dont Marguerite Yourcenar faisait dire à Hadrien que « presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec ».
Mais ce que j’avais à cœur de rappeler à travers ce livre, c’est que le grec fut aussi la grande langue véhiculaire du commerce méditerranéen. C’est celle que l’on parlait dans les ports et les comptoirs pour négocier. C’est d’ailleurs cet usage qui a fait naître, à partir du dialecte attique classique (la langue de notre ouvrage), la koinè (la « langue commune ») : une forme simplifiée du grec, plus adaptée encore aux échanges quotidiens, notamment entre marchands et marins.
J. W. : C’est aussi la “langue de Socrate”. Ta formation philosophique transparaît dans ces pages, n’est-ce pas ?
P. A. A. : Tout à fait. Sachant que La République – sans doute l’œuvre la plus célèbre de Platon – s’ouvre précisément au Pirée, je ne pouvais pas manquer de donner au texte une coloration platonicienne !
C’est ainsi que je me suis employé à emprunter le style du dialogue socratique. Le lecteur attentif reconnaîtra donc, au fil de la rencontre entre le petit Hannon et Socrate, des formules et des tournures grecques typiques des dialogues platoniciens.
J. W. : Même si le livre est véritablement dédié à des grands débutants, il est bourré de références culturelles (de l’agora au sycophante, en passant par le métèque) qui donnent envie de poursuivre. Y a-t-il une référence qui t’a marqué, toi-même, lors de ton apprentissage du grec ?
P. A. A. : Pour moi, la référence la plus marquante reste sans doute, celle que je viens d’évoquer : la philosophie. Adolescent, mes toutes premières lectures grecques (en traduction) furent La République de Platon et Les Politiques d’Aristote. C’est par la fréquentation des philosophes que je suis entré dans le monde grec, et que j’y ai découvert un certain regard sur le monde – regard que j’ai approfondi, par la suite, à travers d’autres genres, depuis la poésie homérique jusqu’aux orateurs attiques, en passant par la tragédie ou encore l’histoire. C’est toujours ce souci d’explorer ce « certain regard sur le monde » qui constitue aussi, je crois, la motivation profonde de ma recherche universitaire.

J. W. : Tu relèves que le théâtre comique est une ressource précieuse pour connaître les habitudes des Grecs.
P. A. A. : Absolument. Les comédies d’Aristophane et le théâtre comique en général sont une mine d’or pour cette histoire du quotidien à laquelle s’arrime ce petit livre : c’est là que l’on saisit sur le vif la langue populaire, les expressions idiomatiques, la vie grouillante des marchés, et plus généralement tout ce que cette société pouvait avoir aussi d’amusant.
Pour ne prendre qu’un exemple, ma petite scène de dispute autour des poissons pourris (que j’ai eu tant de plaisir à écrire !) doit moins à l’Ordralfabétix de Goscinny et Uderzo, qu’à un véritable topos de la comédie grecque.
Cela me permet ainsi de rappeler que pratiquer le grec, c’est une voie précieuse non seulement pour penser et s’émerveiller, mais aussi pour rire !
J. W. : Une série de rencontres nourrit de nombreux dialogues. Ambitionnes-tu que le texte puisse être joué en classe ?

P. A. A. : J’ai écrit ce texte en ayant effectivement à l’esprit qu’une partie de ses lecteurs seraient des élèves, voire des élèves en classe. Il me semblait dès lors pertinent d’introduire dans le texte des dialogues – pour apporter du rythme au récit, pour engager au jeu théâtral, à la lecture à plusieurs voix, mais surtout : pour rendre le grec vivant. Cette langue extraordinaire ne mérite-t-elle pas de se faire encore entendre ?
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Περὶ Φοίνικος νεανίου ἀφικνουμένου εἰς τὸν Πειραιᾶ. Un jeune Phénicien à la découverte du Pirée
https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782377751686/un-jeune-phenicien-a-la-decouverte-du-piree
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